Budapest 1956 : l’appel de la liberté

Il y a cinquante ans, le 23 octobre 1956, les Hongrois se révoltaient contre la dictature communiste et contre l’occupation soviétique. Une insurrection noyée dans le sang,
mais qui allait marquer un tournant dans l’Histoire.

Budapest, 18 septembre 2006. Pendant que le siège de la télévision d’Etat est pris d’assaut, les heurts entre manifestants et policiers font 150 blessés. La veille a été diffusé un discours prononcé cinq mois plus tôt, à huis clos, par le Premier ministre. Le socialiste Ferenc Gyurcsány y avouait que son gouvernement n’avait fait que « des conneries » : « Nous avons menti le matin, le soir et la nuit. » Un mois plus tard, alors que, le 1er octobre, la droite a gagné les élections locales, le Premier ministre n’a pas démissionné. Toute analogie a ses limites : Budapest 2006 n’est pas Budapest 1956. Et pour cause. Ce n’est pas seulement la Hongrie qui a changé, c’est le monde.

Yalta, février 1945. Les accords conclus entre Churchill, Roosevelt et Staline prévoient le partage du continent : dans la moitié orientale de l’Europe, les Alliés laissent le champ libre aux Soviétiques. « De Stettin, sur la Baltique, à Trieste, sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent » , s’exclame Churchill en 1946. L’expression restera. Derrière le Rideau de fer, sur le modèle du coup de Prague (1948), les Soviétiques installent partout des pouvoirs communistes.

Staline meurt en mars 1953. Dans tout l’empire soviétique, sa disparition permet une certaine détente. A la tête du gouvernement hongrois, Imre Nagy, un communiste modéré, succède à Mátyás Rákosi, le « disciple magyar le plus fidèle de Staline » , qui reste secrétaire général du Parti. La collectivisation des terres est suspendue, et 150 000 prisonniers politiques sont amnistiés. Les staliniens, cependant, restent puissants au sein de l’appareil. Ils l’emportent en 1955 : Nagy, accusé de « déviation de droite » , est remplacé à la présidence du Conseil par un fidèle de Rákosi, Andras Hegedüs, puis il est exclu du Parti. Les paysans, toutefois, reprennent leurs anciennes exploitations, tandis que les étudiants et les intellectuels, qui se sont habitués à la discussion libre, réclament le retour d’Imre Nagy : c’est du fond de la société que vient l’aspiration au changement.

En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev prononce un discours secret dans lequel il dénonce les méthodes de Staline : culte de la personnalité, purges systématiques, politique de la terreur. A la suite de fuites, ce rapport est diffusé dans le monde entier, indignant les non-communistes et troublant les « camarades ». En Europe centrale, c’est tout le système qui est ébranlé. Le 28 juin 1956, en Pologne, une grève spectaculaire éclate à Poznan : 50 000 ouvriers exigent une hausse des salaires, la liberté religieuse, des élections libres et le départ des troupes soviétiques. La répression se solde par 54 morts et plusieurs centaines de blessés. Mais l’ancien secrétaire général du Parti, Wladyslaw Gomulka, victime d’une purge en 1949, est rappelé pour sauver le régime : avec l’aval de Moscou, il retrouve son poste le 21 octobre 1956. A ce moment, Budapest est au bord de l’explosion.

Le 18 juillet précédent, sur décision de Khrouchtchev, le stalinien Rákosi a été éliminé de la tête du Parti en Hongrie. Il a été remplacé par un de ses proches, aussi détesté que lui, Ernest Gerö. Pour les partisans d’Imre Nagy, la situation restait bloquée. Deux mois plus tard, à Budapest, a lieu l’inhumation solennelle des restes de László Rajk : ce communiste de la première heure, accusé de « titisme » en 1949, avait été exécuté après un simulacre de procès. Le 6 octobre, la cérémonie se déroule en présence de 300 000 personnes. Tous les opposants sont là, moins pour rendre hommage à Rajk, qui avait été le principal artisan de la dictature communiste en Hongrie, que pour manifester leur hostilité à Rákosi. On sent que le vent tourne. Le 14 octobre, d’ailleurs, le Comité central annonce la réintégration de Nagy dans le Parti.

Le 23 octobre, une manifestation de soutien aux Polonais est convoquée à l’initiative des étudiants de Budapest. Les ouvriers des faubourgs les rejoignent. Mais, devant l’immeuble de la radio, la police politique tire sur la foule : la fusillade transforme la manifestation en émeute, les habitants de la capitale descendant dans la rue. L’armée hongroise, requise pour réprimer les mutins, se met au contraire à leur distribuer des armes. Partout surgissent des drapeaux magyars où l’on a découpé l’insigne communiste. Dans la nuit, Imre Nagy prend la parole depuis un balcon du Parlement. Lorsqu’il lance « Camarades… » , il se fait huer. Pas de doute : ce n’est pas une colère passagère du peuple, c’est une révolte contre le régime. A la radio, le secrétaire général du Parti, Gerö, dénonce ceux qui « cherchent à rompre le lien entre notre parti et le glorieux Parti communiste de l’Union soviétique ». Un propos qui ne fait qu’exciter les émeutiers : les permanences communistes sont attaquées, les librairies soviétiques saccagées, et la statue géante de Staline est abattue.

Le 24 octobre, avec l’accord du Kremlin qui cherche à sauver la situation, Imre Nagy est nommé président du Conseil. Annonçant la mise en vigueur de la loi martiale et appelant à déposer les armes, celui-ci se déclare néanmoins favorable à un « socialisme à caractère national ». Mais alors que les chars soviétiques circulent déjà dans la capitale, le nouveau chef du gouvernement rencontre une délégation venue de Moscou : Mikoyan et Souslov l’enjoignent de rétablir l’ordre sans délai.

La grève générale, commencée à Budapest, s’étend à tout le pays. Nagy, dépassé par les événements, est partagé : s’il considère les aspirations des Hongrois comme légitimes, ce vieux communiste n’envisage pas d’abandonner le Parti. Mais le 28 octobre, il semble finalement se rallier à l’insurrection. « Les graves crimes commis au cours des dernières années ont suscité ce vaste mouvement », déclare-t-il à la radio. Au cours de la même allocution, il proclame qu’un accord a été conclu avec les Soviétiques : ceux-ci quitteront la capitale, en attendant leur retrait définitif du territoire. Le soir même, l’Armée rouge commence à évacuer Budapest. Mais c’est pour mieux prendre position aux alentours.

Le 30 octobre, Nagy constitue un cabinet de coalition nationale : le gouvernement ne compte plus que quatre ministres communistes. Dans le pays se déroule alors ce que l’historien François Fejtö nomme, avec Raymond Aron, « la première révolution antitotalitaire ». Balayant le règne du parti unique, les anciennes formations refont surface, tandis que fleurissent conseils et comités révolutionnaires. Des journaux se créent, des radios aussi, et les détenus politiques sont libérés. Le cardinal primat de Hongrie, Mgr Mindszenty, condamné à la prison à perpétuité en 1948 au terme d’un procès inique, est lavé de toute accusation et rendu à la liberté : le 31 octobre, Budapest lui réserve un accueil triomphal.

En réalité, comme le souligne Henri-Christian Giraud dans le récit très vivant qu’il vient de faire paraître sur la révolution hongroise, on sait aujourd’hui, par les archives de Moscou, que c’est le premier jour des troubles, soit dès le 23 octobre, que Khrouchtchev a décidé d’utiliser la force. Depuis cette date, un flux ininterrompu de troupes (200 000 hommes) et de blindés (2 600 chars) franchit la frontière. Le 1er novembre, à la radio, Imre Nagy fustige l’URSS, qui ne respecte pas ses promesses, et avertit que son pays va quitter le pacte de Varsovie (cette alliance militaire des pays communistes a été constituée l’année précédente). Le nouveau secrétaire général du Parti, János Kádár – il a remplacé Ernest Gerö le 25 octobre -, rompt alors avec le gouvernement et se réfugie en Ruthénie subcarpatique, sous la protection des Soviétiques.

Le 3 novembre, l’Armée rouge contrôle la plus grande partie de la Hongrie. Mais à Budapest, on ne mesure pas le danger : le ministre de la Défense, Pal Maléter, se rend au siège du haut commandement soviétique afin d’y négocier l’évacuation des troupes ! C’est un guet-apens : il en sort prisonnier. Le 4 novembre au matin, l’artillerie lourde et l’aviation bombardent la ville, tandis que les blindés pénètrent de tous côtés. A 4 h 20, Nagy lance un appel : « A l’aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale, avec l’intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste. J’en avertis le peuple hongrois et le monde entier. »

Gardes nationaux, soldats ou simples civils, parfois des femmes ou des enfants, dotés d’un armement dérisoire, feront preuve d’un héroïsme admirable : ils parviendront à détruire 285 blindés ennemis. Au total, les combats feront 2 000 morts et 13 000 blessés du côté hongrois, et 7 000 tués et blessés du côté de l’Armée rouge. Au bout de quarante-huit heures, toutefois, la révolte de Budapest est écrasée. En province, les affrontements dureront deux semaines encore.

D’abord réfugié à l’ambassade de Yougoslavie, Imre Nagy est arrêté par le KGB. Quant au cardinal Mindszenty, il trouve abri à l’ambassade des Etats-Unis : il y restera jusqu’en 1971. Le 4 novembre, János Kádár, arrivé à Budapest dans les bagages de l’Armée rouge, forme un « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan » . Objectif : « Protéger les résultats acquis du socialisme, écraser les forces néfastes de la réaction et restaurer le calme et l’ordre grâce à l’aide des Soviétiques. »

La répression sera implacable : des dizaines de milliers d’arrestations, 16 000 déportations au goulag, 300 condamnations à mort. Imre Nagy et Pal Maléter, pendus en 1958, seront enterrés dans une fosse commune. 160 000 Hongrois, dont 100 000 habitants de Budapest, passeront à l’Ouest.

Radio Europe Libre, station financée par les Américains, émettait à partir de Munich en direction du Rideau de fer. Depuis le début des événements, la station n’avait cessé d’encourager les Hongrois, les assurant que l’Occident viendrait à leur secours. Illusion. Au même moment, la France et le Royaume-Uni étaient plongés dans la crise de Suez, qui les conduisit, le 29 octobre, à déclencher une opération militaire contre l’Egypte de Nasser, alors alliée de l’URSS. Quant au président américain, Eisenhower, c’était un farouche anticommuniste, mais les Etats-Unis s’accrochaient à leur doctrine de la coexistence pacifique. Pour Washington, l’insurrection hongroise était une histoire interne au pacte de Varsovie, qui ne méritait pas de mettre le feu à la planète. John Foster Dulles, le secrétaire d’Etat américain, déféra la question devant l’ONU, laquelle se contenta de condamner solennellement l’intervention soviétique…

A Paris, dans la nuit du 6 au 7 novembre 1956, Jean-Pierre Pedrazzini mourait au terme d’une semaine de souffrance : le 30 octobre, ce reporter-photographe de Paris Match avait été mortellement blessé à Budapest. Le lendemain, des manifestants mettaient le feu au siège du Parti communiste. Le 9 novembre 1956, dans L’Express, Jean-Paul Sartre annonçait sa démission du Parti : « On ne peut plus avoir d’amitié pour la fraction dirigeante de la bureaucratie soviétique. » De François Furet à Emmanuel Le Roy Ladurie, d’Alain Besançon à Annie Kriegel, d’autres intellectuels firent mieux : non seulement ils quittèrent le PCF, mais ils rompirent avec le marxisme. La tragédie de Budapest avait au moins permis à certains d’ouvrir les yeux. Dans la revue Esprit, en décembre 1956, le poète Pierre Emmanuel s’interrogeait : « Par quel aveuglement avons-nous fait comme si le communisme n’était pas une névrose ? » Dans le monde entier, lentement mais sûrement, la question allait rebondir, avant de trouver sa réponse définitive, en 1989, avec l’écroulement du système soviétique.

A l’idéologie, Imre Nagy avait fini par préférer sa patrie. Une statue du héros de la révolution hongroise se dresse aujourd’hui face au Parlement de Budapest.

Jean Sévillia

François Fejtö, 1956, Budapest, l’insurrection, Complexe.
Henri-Christian Giraud, Le Printemps en octobre. Une histoire de la révolution hongroise, Editions du Rocher.
André Farkas, Budapest 1956, la tragédie telle que je l’ai vue et vécue, Tallandier.
Budapest 1956, la révolution, un album de 184 photographies d’Erich Lessing, textes d’Erich Lessing, François Fejtö, György Konrad et Nicolas Bauquet, Editions Adam Biro.
Budapest 1956, un livre audio de Nicolas Bauquet, CD De Vive Voix.

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