Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris

Même humanité, religion différente

Par  /  Catégorie : Religion

Penser qu’une église puissse devenir une mosquée relève de la confusion des esprits. Mais cette proposition est-elle innocente ?

Cela n’a été qu’une petite phrase, mais sa signification était énorme. Le 15 juin, Dalil Boubakeur, président du Conseil français du culte musulman et recteur de la Grande Mosquée de Paris, lançait l’idée, au micro d’Europe 1, que des églises vides pourraient servir au culte musulman, puisque « chrétiens et musulmans ont le même Dieu ». « Si c’est une plaisanterie, c’est réussi, ironisait Philippe Gosselin, le député de la Manche ; si c’est une provocation, attention à l’effet boomerang ». La cathosphère s’enflammait de même, le blogueur Koz dénonçant « un coup de pied au cul des catholiques ». Dès la fin de la journée, la Grande Mosquée de Paris prétendait que les autorités musulmanes n’avaient « aucun souhait ni volonté de projet en ce sens » [de transformer des églises en mosquées], et que « nul n’est fondé à se permettre de parler des églises sinon l’autorité ecclésiale elle-même ». L’avenir révélera peut-être les pressions exercées sur le Dr Boubakeur pour qu’il fasse volte-face. Mais qu’un représentant de l’islam officiel passant pour l’archétype du musulman modéré ait osé émettre une telle proposition a quelque chose d’un avertissement.  Si la nature a horreur du vide, l’islam aussi, puisqu’il profite du vide démographique, culturel et spirituel pour se répandre en France.

L’histoire retiendra la faiblesse de certaines réponses apportées au Dr Boubakeur, depuis Mgr Dubost, évêque d’Evry, affirmant préférer « que les églises deviennent des mosquées plutôt que des restaurants », jusqu’à Mgr Lalanne, évêque de Pontoise, déclarant qu’il s’agissait d’une « mauvaise réponse » à la « vraie question » des lieux de culte disponibles pour les musulmans. Dans un livre qui vient de paraître (*), l’historien Alain Besançon souligne que l’Eglise tend à raisonner, à propos de l’islam, selon les termes de la déclaration Nostra Aetate de Vatican II, qui offrait le dialogue aux musulmans. Depuis cinquante ans, toutefois, le nombre de chrétiens a diminué en Occident et celui des pratiquants de l’islam y a explosé, tandis que les communautés chrétiennes disparaissent au Moyen-Orient. Entre Islam et christianisme, « nulle part la réciprocité n’est acquise », souligne Besançon, qui invite l’Eglise à changer de « matrice de compréhension » pour affronter la réalité. On se gardera de généraliser : sur le sujet, les esprits lucides ne manquent pas chez les catholiques. On aimerait, cependant, que nos pasteurs soient plus nombreux à rappeler que catholiques et musulmans ont la même humanité, mais pas la même religion.

Jean Sévillia

* Alain Besançon, Problèmes religieux contemporains, Fallois.

Mis à jour le 20 octobre 2015