Comment le nouveau grand rabbin veut rassembler les juifs de France

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Juif orthodoxe, Haïm Korsia, élu grand rabbin de France le 22 juin, est aussi un homme d’ouverture.

     Elu pour sept ans grand rabbin de France, le 22 juin, Haïm Korsia était un des favoris pour ce poste. Les 233 rabbins ou administrateurs de communautés ayant participé au vote l’ont élu au second tour contre Olivier Kaufmann, le directeur du Séminaire israélite de France qui, avec Michel Gugenheim, assurait par intérim la fonction de grand rabbin depuis la démission forcée, l’an dernier, de Gilles Bernheim.
     Agé de 51 ans – il est né à Lyon en 1963 -, Haïm Korsia est issu d’une famille séfarade originaire d’Oran. A 15 ans, il entre au Séminaire israélite de France, où il poursuit sa formation de rabbin tout en passant son bac par correspondance. Il entreprend ensuite de brillantes études supérieures : cursus universitaire sur les questions militaires et géostratégiques, Institut des hautes études de la sécurité intérieure, Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes, MBA à Reims, DEA de l’Ecole pratique des hautes études, doctorat en histoire contemporaine.
Rabbin de Reims de 1987 à 2000, conseiller du grand rabbin Joseph Sitruk de 1987 à 2008, collaborateur du grand rabbin Bernheim de 2009 à 2013, aumônier général israélite des armées depuis 2007, également aumônier de l’Ecole polytechnique, Haïm Korsia, qui fut membre du Comité consultatif national d’éthique de 2005 à 2009, s’est imposé en quelques années comme une tête de proue du judaïsme français.
     Grand communicant – depuis 2006, il participe, sur Direct 8, à une émission de débat, « Les Enfants d’Abraham », en compagnie du père La Morandais et de Malek Chebel -, actif sur les réseaux sociaux, cet intellectuel est à sa manière un anticonformiste capable d’initiatives spectaculaires. En 2004, il a ainsi invité Dieudonné à l’accompagner à Auschwitz, dans l’espoir de lui faire comprendre qu’il y a des sujets sur lesquels on ne peut pas plaisanter. Obéissant au grand rabbin Sitruk, Korsia a renoncé à ce projet, mais regrette encore qu’il n’ait pu être mené à bien.
     Mais le grand rabbin de France représente une fonction contestée par certains juifs eux-mêmes. Cette voix du judaïsme incarne la face religieuse du Consistoire central, dont le président (actuellement Joël Mergui) assure l’administration et la représentation. Cependant le Consistoire, institution fondée par Napoléon en 1808, ne recouvre plus aujourd’hui toutes les facettes du judaïsme, puisque les courants libéraux ou ultraorthodoxes ne sont pas présents dans ses instances. Haïm Korsia se donne donc pour objectif, tout en restant fidèle à ses racines propres, celles d’un judaïsme classique, d’être le rassembleur de toutes les sensibilités juives. Un véritable pari, au regard de la différence des positions sur des questions comme le divorce religieux, la place des femmes ou la formation des rabbins.
     Depuis le début des années 2000, les 500 000 juifs de France sont confrontés à un nouvel antisémitisme, qui recrute parmi les jeunes musulmans radicalisés, phénomène dont les attentats commis par Mohamed Merah à Toulouse, en 2012, ou par Mehdi Nemmouche, à Bruxelles, le 24 mai dernier, ont fourni l’illustration la plus sanglante. Ces crimes, comme la libération de la parole antisémite qui se manifeste autour des spectacles de Dieudonné, créent un sentiment d’insécurité durement ressenti dans la communauté.
     A cela s’ajoute le fait que la pression de l’islam dans la société française crée par contrecoup une réaction ultralaïque qui finirait par contester la légitimité de toute expression religieuse, intolérance dont pâtit aussi le judaïsme. Quand on assiste à une remise en question de la circoncision (au nom des droits de l’enfant), de l’abattage rituel (au nom du droit des animaux) ou du droit de ne pas passer un examen le jour du shabbat (au nom de l’égalité), les juifs ont l’impression qu’on les empêche d’être eux-mêmes. D’où la tentation du départ pour Israël, les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie : 3 300 juifs français ont ainsi quitté la France en 2013.
     Haïm Korsia, qui aime à rappeler la figure du grand rabbin Abraham Bloch, tué sur le front en 1914 en apportant un crucifix à un catholique agonisant, a consacré son doctorat d’histoire au grand rabbin Joseph Kaplan (1895-1994), personnage typique de ce franco-judaïsme d’ouverture sous lequel il entend placer son mandat. « Il faut redonner de l’espérance aux juifs, a-t-il déclaré après son élection, en parlant à tous les juifs et à la France. »

Jean Sévillia

Mis à jour le 15 octobre 2015