Marc Bloch : un patriote au Panthéon

Le 23 juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon. Eminent spécialiste d’histoire médiévale, il fut un combattant de la Grande Guerre et de la campagne de 1940. Résistant sous l’Occupation, exécuté par les Allemands en 1944, cet intellectuel fut aussi un homme d’action.

Par Jean Sévillia

Article paru dans le Figaro Magazine du 12 juin 2026

En mars 1941, Marc Bloch confiait à Philippe Wolff, un de ses élèves : « Je vous parle en père d’une nombreuse famille et je vous dis ma conviction que, sans le sacrifice suprême d’un grand nombre d’entre nous, la France ne pourra être rachetée ». Il ne pouvait savoir que, trois ans plus tard, son engagement lui coûterait la vie, mais peut-être le pressentait-il. Car Marc Bloch était non seulement un intellectuel de haute volée, mais encore un homme d’action.

Il vient au monde en 1886, enfant de la bourgeoisie cultivée. Son père, Gustave Bloch, est professeur à l’université de Lyon. Spécialiste réputé de l’Antiquité romaine, il enseignera plus tard à Paris, à l’Ecole normale supérieure puis à la Sorbonne. En 1871, après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, les Bloch, juifs implantés dans la région depuis deux siècles, ont opté pour la nationalité française. Passion de l’histoire et patriotisme forment un héritage familial qui a indissolublement imprégné le jeune Marc Bloch.

Brillant élève, celui-ci effectue sa scolarité au lycée Louis-le-Grand, puis entre à Normale sup à 18 ans. Agrégé d’histoire en 1908, il a choisi son domaine de recherche : ce sera le Moyen Age. Après un service militaire court, formule alors réservée aux étudiants, une bourse lui permet de passer un an en Allemagne. A son retour, il est professeur au lycée de Montpellier puis à Amiens, tout en publiant déjà le fruit de ses travaux dans des revues spécialisées.

Mobilisé en 1914, il est sergent dans l’infanterie et participe à la bataille de la Marne. En 1915, adjudant puis sous-lieutenant, il combat dans l’Argonne. En 1916, sur la Somme. En 1917, il gagne ses galons de lieutenant à Noyon. En 1918, engagé en Champagne, il est cité à l’ordre de la division – c’est sa quatrième citation – comme « officier remarquable ». En octobre 1918, peu de jours avant l’armistice, il est promu capitaine. Par miracle, il aura fait toute la guerre sur le front en n’essuyant que des blessures non-mortelles.

Démobilisé en 1919, il retrouve son poste au lycée d’Amiens et se marie avec Simonne Vidal, une fille de polytechnicien. Leur mariage religieux est célébré à la synagogue de la rue Buffault, à Paris. Ils auront deux filles et quatre fils, et formeront un clan uni. En octobre de la même année, Marc Bloch est nommé maître de conférences à l’université de Strasbourg, qui vient de repasser sous l’autorité de la France. En 1920, il y noue amitié avec Lucien Febvre, un professeur d’histoire, titre que Bloch recevra en 1927 avec la chaire d’histoire médiévale. Leur complicité intellectuelle les conduit à fonder ensemble les Annales d’histoire économique et sociale, dont le premier numéro paraît en janvier 1929. La revue compte 350 abonnés en 1929, mais exercera une influence considérable sur plusieurs générations d’historiens. Rompant avec l’histoire centrée sur les événements ou le rôle des grands hommes, l’école des Annales introduit dans l’analyse historique les facteurs économiques, sociaux et culturels.

En 1936, habitant Paris désormais, Marc Bloch est titulaire de la chaire d’histoire économique de la Sorbonne. On lui doit alors des livres devenus depuis des classiques, comme Les Rois thaumaturges (1924) ou Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), en attendant La Société féodale (1939).

Républicain et laïque (il n’a jamais renié sa judéité, mais celle-ci n’interfère pas dans son œuvre d’historien), Marc Bloch est difficile à catégoriser. En 1934, il signe avec Lucien Febvre le manifeste du comité de vigilance des intellectuels antifascistes, mais juge le texte indigent. En 1936, il soutient le Front populaire contre la bourgeoisie d’argent, mais critique Blum et les syndicats, et n’aime pas les communistes. Son fils Etienne dira de lui : « Je ne sais quelles étaient les idées politiques de mon père. Je crois pouvoir dire qu’il était un homme de gauche, mais tout autant un homme d’ordre ». L’historien traçait ces lignes en 1938 : « Je suis juif ; je ne suis pas un juif antisémite. Et au regard de la loi, je ne me sens rien d’autre qu’un citoyen français ». Dans toute cette période, il ressent les tensions qui traversent la société française, et sent venir la guerre.

En 1939, il est mobilisé à sa demande, alors qu’il est âgé de 53 ans. A l’historien Ferdinand Lot, il avoue : « J’impose aux miens, en les abandonnant, un lourd sacrifice : à peu près volontaire, puisque mon âge et le nombre de mes enfants m’auraient permis d’être dégagé de toute obligation militaire. Je n’aimerais pas qu’il restât vain. »

Muté à l’état-major de la Ire Armée en octobre 1939, « le plus vieux capitaine de l’armée française », comme il se définit lui-même en souriant, rejoint en urgence son corps en Belgique après l’offensive allemande du 10 mai 1940, obtient une citation, suit la retraite, réussit à embarquer pour l’Angleterre puis revient en France début juin. Démobilisé le 11 juillet, au lendemain du jour où Pétain a obtenu les pleins pouvoirs, il rédige L’Etrange défaite, froide analyse du désastre de 1940 où il montre que le pays a été battu parce qu’il s’était déjà défait à l’intérieur. L’ouvrage paraîtra à titre posthume en 1946.

En 1941, il est de la poignée d’universitaires que le régime de Vichy exempte du statut des juifs. Il doit cependant renoncer à partir pour les Etats-Unis où la New York School lui a proposé un poste de professeur associé d’histoire médiévale, car une loi de l’Etat français interdit aux hommes de 18 à 41 ans de quitter le territoire national, ce qui retient deux fils de Marc Bloch. Un différend éclate au même moment avec Lucien Febvre qui souhaite poursuivre la publication des Annales, y compris sous sa seule autorité, quand Bloch accepterait une publication en zone libre mais pas en zone occupée, avec ou sans son nom. « Bloch & Febvre, un duo conflictuel », souligne Peter Schöttler, auteur d’une biographie intellectuelle de l’historien. Les deux hommes ne sont pourtant pas brouillés. « Comme vous, écrit Bloch à son ami en 1941, je  cherche en vain à pénétrer sous quelles formes pourra s’opérer la reconstruction. (…] Ayons foi dans les jeunes, c’est notre seul espoir ».

Affecté à la faculté des lettres de Montpellier, il quitte la ville lors de l’invasion de la zone non-occupée par les Allemands, en 1942, prétexte qui permet aux autorités de Vichy de le révoquer pour « abandon de poste ». Au lieu de se mettre à l’abri dans un endroit discret, Marc Bloch s’installe à Lyon et entre dans la Résistance au sein du réseau Franc-Tireur, et devient le chef des Mouvements unis de Résistance de la région de Lyon. Arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, en compagnie de 63 autres résistants, il est torturé à plusieurs reprises, notamment par Klaus Barbie. Le 16 juin 1944, 30 prisonniers du fort de Montluc sont conduits dans une prairie près de Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain, et exécutés quatre par quatre à la mitraillette. Parmi eux Marc Bloch. Il avait 57 ans.

Au fronton du Panthéon se lit l’inscription célèbre : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Certaines entrées dans la nécropole républicaine, ces dernières années, ont pu paraître commandées plus par le souci de correspondre à l’air du temps que de récompenser un authentique service rendu à la France. Tandis que la figure de Marc Bloch, illustre savant, père de famille exemplaire, patriote inébranlable et combattant courageux, est incontestable et incontestée.

Jean Sévillia

Marc Bloch en librairie

Marc Bloch, une biographie intellectuelle, de Peter Schöttler, Gallimard, 562 p., 27,50 €. Une remarquable étude d’histoire des idées.

Marc Bloch, l’Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel & Yann Potin, Seuil, 600 p., 27,90 € : l’historien vu par une vingtaine d’universitaires.

La double mort de Marc Bloch, d’Alya Aglan, Champs Histoire, 113 p., 6,50 €. Une enquête centrée sur l’exclusion dont Marc Bloch a été victime du fait des lois antisémites de Vichy.

Marc Bloch, l’historien combattant, de Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot et Olivier Lévy-Dumoulin, Tallandier, 104 p., 23 €. La vie et l’œuvre de Marc Bloch en bande dessinée : remarquable.

Les grands textes de Marc Bloch sont disponibles : La société féodale (Albin Michel, 720 p., 26,90 €), Les Rois thaumaturges (Folio Gallimard, 864 p., 14,50 €), Apologie pour l’histoire (Armand Colin, 288 p., 23,90 €), Ecrits de guerre, 1914-1918 (Armand Colin, 192 p., 22,90 €), Les caractères originaux de l’histoire rurale française (Armand Colin, 384, 23,90 €), L’étrange défaite (Gallimard, nouvelle édition, 296 p., 22 €), L’Histoire, la Guerre, la Résistance (Quarto Gallimard, 1176 p., 33 €).

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