Versailles rive droite

Dans son « Dictionnaire amoureux de Versailles », Franck Ferrand affiche sa préférence pour le Versailles de Louis XIV sur celui de Jeff Koons.

     A l’origine de sa passion, il y a un livre. Franck Ferrand devait avoir sept ou huit ans lorsque sa mère, un soir où il était rentré de l’école enthousiasmé par une leçon sur Louis XIV, avait exhumé d’un placard un manuel pédagogique sur la cour du Roi-Soleil : ce livre avait été offert comme prix d’excellence, en 1957, dans un collège à la mode d’autrefois. C’est dans ce volume de cent soixante pages, illustré en noir et blanc et signé par un auteur de second ordre qui se complaisait dans l’anecdote royale, que le jeune Ferrand a découvert Versailles. A onze ans, en 1978, il effectue sa première visite du château, « attendue et préparée comme un pèlerinage ». Il en revient déçu, car il n’a retrouvé ni les décors, ni l’ambiance de solitude que lui faisait miroiter son manuel. Il s’accroche toutefois : décidant de combler la distance entre ses rêves et la réalité, le futur historien se promet de tout apprendre du palais et de son histoire. « Je sentais qu’entre Versailles et moi, ce n’était encore que le début d’une aventure amoureuse », se souvient Franck Ferrand. Trente-cinq ans plus tard, cette passion qui n’a jamais cessé éclate dans le Dictionnaire amoureux de Versailles qu’il vient de faire paraître.

     Diplômé de Sciences Po et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, où il a obtenu, sous la direction de Guy Chaussinand-Nogaret, un spécialiste du Grand Siècle, un DEA d’histoire sur la cour de Louis XV, Franck Ferrand avait déjà publié une dizaine d’essais et de romans historiques. Deux d’entre eux concernent directement Versailles : une monographie consacrée au destin du domaine royal depuis la Révolution de 1789, Ils ont sauvé Versailles (Perrin, 2003), livre réédité en poche sous le titre Versailles après les rois (Tempus, 2012), et une biographie de celui qui fut un des plus grands conservateurs-en-chef du château, Gérald Van der Kemp, Un gentilhomme à Versailles (Perrin, 2005).

     Mais Franck Ferrand s’est fait connaître du plus grand nombre en devenant, à la radio et à la télévision, un « passeur d’histoire », expression qu’il revendique. Reprenant une tradition naguère illustrée par André Castelot et Alain Decaux, il se donne pour objectif de faire comprendre le passé au plus large public, en lui faisait découvrir les grands épisodes heureux ou tumultueux de notre histoire, ainsi que les figures symboliques de jadis. Ajoutons que l’animateur pratique cet exercice sans céder à la doxa historique dominante, ni aux préjugés idéologiques en vogue, habitude qui lui vaut quelques inimitiés chez ceux qui, se targuant de vigilance, aimeraient régenter les esprits.

     Depuis 2003, on entend ainsi la voix de Franck Ferrand sur Europe 1, au cours d’émissions quotidiennes ou hebdomadaires. Actuellement, il y anime « Au cœur de l’histoire », une émission diffusée du lundi au vendredi, en début d’après-midi. Et sur France 3, depuis 2011, il présente « L’ombre d’un doute », une émission historique programmée un mercredi sur deux, en seconde partie de soirée. Et sur France 5, « L’Histoire du monde », une émission hebdomadaire. C’est sur France 5, également, qu’a été diffusé Versailles retrouvé, un documentaire conçu et écrit par lui.

     A la fois en raison de son inépuisable ferveur pour le sujet, mais aussi de ses travaux d’historien et d’animateur de radio et de télévision, Franck Ferrand possédait la légitimité pour inscrire son nom sur la couverture d’un Dictionnaire amoureux de Versailles. Obéissant aux règles de la célèbre collection, l’ouvrage constitue une libre initiation au château de Versailles, celui d’hier ou d’aujourd’hui : comme d’habitude, l’entreprise laisse toute sa place à la subjectivité de l’auteur, qui a maintes occasions, dans ces pages, d’exprimer ses dilections ou ses réserves concernant Versailles.

     « Il me semble, écrit Franck Ferrand, que le rôle des journalistes et des passeurs d’histoire que nous sommes est, si possible, de ranimer l’intérêt du public pour les grandes choses, non de flatter sa propension éventuelles aux petites. » L’historien s’insurge, en effet, contre la mode prétendant dévoiler un Versailles « caché ». Non qu’il nie l’intérêt de voir les parties du palais qu’on ne visitait pas naguère, mais à condition de ne pas tout mettre sur le même plan et d’en venir à préférer, sous prétexte d’originalité, des « petites pièces sans grâce » aux « cabinets aux boiseries sculptées ». « Faisons revivre, insiste Franck Ferrand, les beaux débats d’architecture qui présidèrent aux campagnes de construction et de transformation du château ; renouons avec l’intelligence des lieux (…) ; tentons de percer les significations successives, parfois concomitantes, de cet ensemble palatial – autrement dit : renouvelons le sujet autant que faire se peut ! Mais de grâce, cessons de prendre pour des enfants les lecteurs et les spectateurs, en leur promettant un accès inédit, privilégié, à je ne sais quelles coulisses cachées ».

     Amoureux de Versailles, l’auteur n’est pas aveugle : il remarque les défauts de cet ensemble majestueux, par exemple « l’imparfaite imbrication des façades de brique, côté ville ». Pour autant, il ne s’appesantit pas sur cet aspect, se livrant sans honte à un exercice d’admiration. Versailles fut la traduction architecturale d’une certaine idée de la monarchie française. Certains, tout en se comptant parmi les amateurs de l’esthétique louis-quatorzième, veillent à marquer leurs distances vis-à-vis du système politique auquel présidaient les Bourbons. Franck Ferrand, lui, n’a pas de ces pudeurs et confesse, à propos du Versailles écrit par Jean de La Varende, que la nostalgie de l’Ancien Régime du vicomte normand lui « parle ». Il s’insurge, dans le même esprit, contre les faux témoignages de la période révolutionnaire qui prétendaient que Louis XVI, à la chasse, s’amusait à prendre pour cibles les chiens et les chats, rappelant l’importance des animaux domestiques aux yeux de la haute société qui vivait à Versailles.

     Pour autant, Ferrand, en historien honnête, ne cherche pas à minimiser le coût de la construction du château et de ses satellites du Trianon et de Marly : environ 68 millions de livres tournois, soit l’équivalent, à l’époque, de cinq années d’investissements lourds dans l’armement naval (une cinquantaine de grands navires) : « ce qui n’est tout de même pas rien ! », commente-t-il. Ce même respect scrupuleux des faits l’amène à conclure que la dispersion du mobilier aux enchères publiques, en 1793-1794, n’a pas été une braderie : les transactions atteignaient des prix qui n’étaient pas dérisoires, et ne touchaient ni les tableaux, ni les sculptures, ni les horloges, ni même les meubles les plus somptueux. Conclusion : « ces ventes, quoique regrettables, n’ont pas été la catastrophe que l’on a dite ».

     L’auteur rappelle que Napoléon a effectué d’énormes travaux à Versailles, tout comme Louis XVIII, Louis-Philippe (sur ses fonds personnels) et même la République, de la Belle-Epoque aux années Malraux. De nos jours, la rationalisation du statut du domaine, désormais chapeauté par un établissement public, permet de bousculer, face aux urgences, les lenteurs administratives nationales, de même que le mécénat privé, français ou étranger, a permis de lancer des restaurations qui, sinon, attendraient encore de l’argent public.

     S’il en constate les effets bénéfiques pour le mécénat, Franck Ferrand n’a pas aimé, pour des motifs esthétiques, l’exposition des œuvres du plasticien américain Jeff Koons, au cœur du château, en 2008 : « Si c’est être réac que de dénoncer un système pervers, qui fait primer l’audace sur le talent et le concept sur l’effet, alors oui, je suis réac », avoue-t-il. Il regrette que, depuis la présidence de Jacques Chirac, les autorités françaises aient renoncé à utiliser Versailles pour des solennités d’Etat. « Il est vrai, ajoute-t-il, que notre régime n’a guère de bénéfices à attendre d’une confrontation, même fugace, à l’étalon suprême de la grandeur.» Cerise sur le gâteau : le dernier article du livre, consacré à la ville de Versailles, recommande d’aller flâner du côté du Marché Notre-Dame ou des Carrés Saint-Louis, voire d’habiter dans ces quartiers. Franck Ferrand, décidément, ne pense pas comme tout le monde.

Jean Sévillia

Franck Ferrand, Dictionnaire amoureux de Versailles, Plon, 558 pages, 23 €.

Partager sur les réseaux sociaux

Nouveauté

Recherche

Thématiques