Le vrai visage des Borgia

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Canal+ diffuse une série à grand spectacle sur les Borgia. Malheureusement, on est loin de l’histoire réelle.

Sur Canal+, l’événement de la rentrée, ce sont « Les Borgia ». Cette série de douze épisodes de 52 minutes, coproduction européenne dotée d’un budget de 25 millions d’euros, est diffusée à partir du 10 octobre. Dans les journaux, la publicité représente un prélat grimpé sur l’autel d’une église, une cascade de calices, ciboires et autres objets en or s’étalant à ses pieds. Avec ce slogan : «Borgia: n’ayez pas foi en eux.»

A Rome, en 1492, alors que le pape Innocent III agonise, le cardinal Rodrigue Borgia intrigue pour lui succéder. Une lutte sans merci s’engage avec ceux qui nourrissent la même ambition. Borgia, ne reculant devant rien, met ses enfants au service de sa soif de puissance, car ce cardinal est père… Un décor fastueux, des personnages forts et une atmosphère qui laisse libre cours à la dague, au poison et aux plaisirs des sens. Sang, sexe et pouvoir : avec un tel cocktail, la série fera de l’audience. Mais quel rapport avec l’histoire, la vraie ?

«Il semble, écrit Marcel Brion, que l’on renonce volontiers à toutes les garanties de la critique historique lorsqu’il s’agit des Borgia, comme si leur seul nom, si bien chargé d’infamie, suffisait à justifier d’avance les attaques les plus violentes et souvent les moins valables»(1). Romancier, essayiste et historien de l’art, l’auteur, disparu en 1984, avait publié en 1978 un ouvrage sur les Borgia qui est aujourd’hui réédité en poche. Ivan Cloulas, un des meilleurs spécialistes de la Renaissance européenne, auteur d’une biographie de César Borgia (Tallandier, 2005), publie de son côté une synthèse sur les Borgia qui s’appuie sur l’état actuel de la recherche (2). Les deux ouvrages rappellent que, s’agissant des Borgia, le mythe s’est dès l’origine substitué à la réalité : leur lecture renvoie dans la catégorie des fictions le barnum mis en scène sur Canal+.

Retracer la vie des Borgia suppose en effet de recourir aux sources authentiques et de leur faire subir un examen critique, ainsi que procèdent Brion et Cloulas, mais surtout d’éviter l’anachronisme. Du point de vue des mentalités, de l’organisation sociopolitique et même de l’institution pontificale, tout est situé et daté dans cette histoire.

Neveu et fils adoptif de Calixte III (Alphonse Borgia), Rodrigue Borgia est créé cardinal par son oncle, en 1455, alors qu’il n’a que 24 ans. En 1457, il devient chancelier de l’Eglise romaine, charge qu’il exerce sous les pontificats de Pie II, Paul II et Sixte IV. Ses mœurs doivent être jugées dans le cadre de son milieu et de son temps : dans la Rome du quattrocento, une part du haut clergé s’affranchit des règles ecclésiastiques, conciliant curieusement une grande liberté de mœurs avec l’observance des devoirs religieux. Vivant comme un grand seigneur, le cardinal Rodrigue Borgia est l’amant de Vanozza de Cataneis, qui lui donne quatre enfants : César (le futur modèle du Prince de Machiavel), Jean, Lucrèce et Joffré. D’une autre maîtresse, il aura encore deux enfants. En 1492, cette paternité ne l’empêche pas d’accéder au pontificat, à la suite d’une élection obtenue à prix d’argent mais aussi de diplomatie, armes usuelles à l’époque.

Devenu pape, Alexandre VI pourvoit sa famille. Son fils César est nommé évêque à 17 ans et cardinal l’année suivante ; Jean est doté du duché de Bénévent aux dépens des Etats pontificaux, et Lucrèce est mariée à Jean Sforza puis à Alphonse d’Este, au gré des intérêts paternels. Cette pratique du népotisme, là encore, s’explique par le contexte d’une papauté qui n’est pas sortie des séquelles du Grand Schisme d’Occident. L’Italie d’alors est une mosaïque de cités-Etats en perpétuel conflit. C’est le temps des condottieres, où les papes, souverains temporels, jouent leur jeu afin de préserver l’indépendance de l’Eglise face aux princes de la Péninsule et face aux deux grandes puissances du continent : le royaume de France et l’Empire. Afin de conforter leur pouvoir au sein des Etats pontificaux, les papes de la Renaissance traitent leurs proches comme une garde rapprochée.

Lucrèce Borgia, la fille d’Alexandre VI, a longtemps été couverte d’opprobre. Les historiens s’accordent aujourd’hui à l’exonérer des multiples crimes et méfaits qui lui ont été imputés : Marcel Brion et Ivan Cloulas font ainsi justice des accusations d’inceste avec son père ou même son frère César, légendes dont ils démontrent l’origine. Dans une biographie rééditée et remaniée, l’historienne Geneviève Chastenet réhabilite aussi cette figure féminine : «Comment concevoir qu’une femme plongée dans la fange, l’infamie et le crime, ait pu tout à coup devenir pour l’élite intellectuelle du temps un modèle de sagesse et de vertu ?»(3).

Alexandre VI, stigmatisé à cause de sa vie privée scandaleuse, a régné onze ans (il est mort en 1503). Comme pape, il a néanmoins laissé un bilan positif : politique habile, administrateur prudent et mécène généreux, il a renforcé les missions, combattu l’hérésie, encouragé les théologiens et soutenu les écoles spirituelles alors naissantes.

En 1517, les dérives romaines conduiront Martin Luther à déclarer la guerre à la papauté. En 1545, avec l’ouverture du concile de Trente, c’est l’Eglise elle-même, en réponse à la Réforme, qui s’attachera à remettre de l’ordre dans ses rangs, faisant émerger un nouveau clergé. En 1565, le troisième supérieur général des Jésuites sera François Borgia. Celui-ci, arrière-petit-fils d’Alexandre VI, mourra en 1572 et sera canonisé un siècle plus tard. Comme par hasard, ce Borgia-là n’aura jamais droit à un film.

Jean Sévillia

(1) Les Borgia, de Marcel Brion, Tallandier.

(2) Les Borgia>, d’Ivan Cloulas, Pluriel.

(3) Lucrèce et les Borgia, de Geneviève Chastenet.

Mis à jour le 11 avril 2015