Reims, cathédrale des rois et de la République

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Chef-d’oeuvre de l’art gothique, Notre-Dame de Reims fête son huit centième anniversaire. Brève histoire d’un authentique monument national.

C’était il y a huit cents ans. Le 6 mai 1211, l’archevêque de Reims, Albéric de Humbert, lançait la construction d’une nouvelle cathédrale. L’ancien édifice, qui datait des Carolingiens, avait été détruit par un incendie l’année précédente. Les travaux allaient durer deux siècles, et parvenir au monument que nous connaissons.

Reims célèbre aujourd’hui ce huit centième anniversaire par un programme de festivités qui dureront toute l’année 2011 : mise en lumière de la façade (un spectacle intitulé « Rêve de couleurs »), conférences, concerts, expositions, visites spéciales (1).

En 1275, le gros œuvre est en place. Avec ses 138 mètres de longueur et sa hauteur sous voûte de 38 mètres, le sanctuaire est alors le plus grand édifice de la chrétienté. Achevé au XIVe siècle, il se signale notamment par la richesse de sa statuaire. Un ensemble de 2 303 statues, véritable livre d’images minéral, d’où se détachent La Galerie des rois, La Reine de Saba ou le célébrissime Ange au sourire.

Le jour de Noël 496 ou 499 (la date est controversée), la cathédrale initiale a vu l’évêque Rémi baptiser Clovis, le roi des Francs. En 816, Louis le Pieux, fils de Charlemagne, choisit Reims pour y être sacré empereur : la cérémonie, premier sacre d’un monarque en ce lieu, se déroule dans le sanctuaire qui sera anéanti par le feu en 1210. En 1027, Henri Ier est le premier Capétien sacré dans la nouvelle cathédrale. A l’exception de Louis VI et d’Henri IV, c’est à Notre-Dame de Reims que tous les rois de France seront revêtus, par l’onction du chrême conservé dans la Sainte Ampoule, de la dimension thaumaturgique et spirituelle qui, en un temps où la religion tissait le lien social, consacrait la légitimité du pouvoir.

Pendant la Révolution, l’édifice est victime du vandalisme : statues cassées, portails arrachés, sceptre et main de justice brûlés. Transformé en temple de la Raison, il échappe du moins au dessein, un moment caressé, de raser cet emblème honni de la féodalité et de l’Ancien Régime.

En 1825, la cathédrale est le théâtre du sacre de Charles X ; en 1848, d’un Te Deum célébré pour les morts de la révolution parisienne ; en 1852, d’un office organisé pour l’avènement de Napoléon III. Viollet-le-Duc, dans les années 1860, dirige la restauration du monument.
En 1896, le quatorzième centenaire du baptême de Clovis est commémoré avec faste, mais non sans polémiques : alors que le pape Léon XIII prône le ralliement des catholiques à la République, l’Eglise de France navigue entre ses vieilles fidélités et le loyalisme envers les institutions. La même année est érigée la statue de Jeanne d’Arc qui se dresse devant la cathédrale : décrétée héroïne nationale, la bergère devenue chef de guerre, en présence de qui et grâce à qui Charles VII fut sacré ici en 1429, unit les deux France.

Tragédie humaine, la Grande Guerre provoque aussi d’immenses dommages matériels. Le 4 septembre 1914, les Allemands, sur la route qui les mènent à Paris, passent par Reims. Ils bombardent la ville, mais la cathédrale est à peine touchée. Après leur entrée, ils y entassent 3 000 prisonniers ou blessés. Le 13 septembre, les Français reprennent la cité, mais l’ennemi s’est retranché aux environs. Dès le lendemain, les bombardements recommencent. Ce sont maintenant des blessés et des prisonniers allemands qui sont enfermés dans la cathédrale. Le 17 septembre, trois obus percent la toiture. Le 19 septembre, l’artillerie du Kaiser cible sciemment l’édifice. Vingt-cinq obus l’atteignent, enflammant un échafaudage installé sur la tour nord, qui propage l’incendie. En un peu plus d’une heure, le clergé parvient à mettre la quasi-totalité des prisonniers allemands à l’abri, et à sauver les objets liturgiques et le trésor de la cathédrale. La charpente prend feu, puis la couverture : les gargouilles crachent 400 tonnes de plomb en fusion, tandis que les dégâts intérieurs sont considérables et que le brasier gagne le palais du Tau, l’ancienne résidence épiscopale, dont la toiture et la grande salle sont détruites.

Reims, cathédrale-martyre : dans le pays, et jusque sur le continent américain, l’émotion est intense. Le 20 septembre, le ministre des Affaires étrangères envoie à tous les Etats neutres le texte d’une protestation : < i>«Le gouvernement de la République a le devoir de dénoncer à l’indignation universelle cet acte révoltant de vandalisme qui, en livrant aux flammes un sanctuaire de notre histoire, dérobe à l’humanité une parcelle incomparable de son patrimoine artistique.» (2)

Commencée en 1919, la restauration, menée par Henri Deneux, n.tif de Reims et architecte en chef des Monuments historiques, se fera avec l’argent public (l’Etat est propriétaire de l’édifice), mais aussi grâce aux 18 millions de francs offerts par John D. Rockefeller Jr. Une charpente en ciment armé est installée, et l’Ange au sourire, reconstitué. Rouverte au culte en 1927, la cathédrale est inaugurée en 1938, en présence de six cardinaux, 47 évêques et des autorités civiles. En 2011, le chantier n’est pourtant pas terminé. Le 7 mai 1945, le bourdon sonne pour annoncer la capitulation de la Wehrmacht, acte signé à Reims. En 1962, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer se retrouvent ici, scellant la réconciliation franco-allemande. En 1996, pour le quinze centième anniversaire du baptême de Clovis, Jean-Paul II prie dans le sanctuaire.

Ainsi, du Moyen Age à nos jours, la cathédrale de Reims a-t-elle accompagné les heurs et les malheurs de l’histoire de France. L’immense vaisseau de pierre, chef-d’œuvre de l’art gothique, est, au plein sens du terme, un monument national.

(1) Programme complet du 800eanniversaire sur le site www.cathedraledereims.fr

(2) Cité dans Reims, la grâce d’une cathédrale, sous la direction de Mgr Thierry Jordan, direction scientifique de Patrick Demouy, La Nuée bleue.

Jean Sévillia

Mis à jour le 11 avril 2015