Qui était vraiment la Vierge Marie ?

Par  /  Catégorie : Idées
Sources :  (Edition du vendredi 21 décembre 2018)

ENQUÊTE – Celle qui donna naissance à Jésus, il y a un plus de 2000 ans, est l’objet d’une piété populaire universelle qui se manifeste notamment par de grandioses pèlerinages et l’exécution de nombreuses œuvres d’art. Mais qui était vraiment cette femme au cœur de la foi chrétienne et pourtant à peine évoquée dans les Evangiles ?

Par Jean Sévillia

Fêtée depuis le IIIe siècle à la date du 25 décembre, la naissance du Christ, qui met Jésus en scène dans la crèche, entouré de Joseph et Marie, est l’un des sujets les plus traités de l’art religieux occidental. Paradoxalement, pourtant, la Nativité fait l’objet, par les évangélistes, d’un récit laconique. Matthieu se contente de signaler que Jésus est né « à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode » et que, convoqués par ce dernier, les mages se rendirent sur les lieux, virent « l’Enfant avec Marie sa mère » et se prosternèrent devant lui (Mt 2, 1-12). Luc, à peine plus explicite, raconte que l’Enfant est venu au monde au cours d’un voyage imposé à Joseph par un recensement et que, n’ayant pas trouvé de place à l’hôtellerie, à Bethléem, Marie a dû accoucher dans des conditions précaires, et coucher le nouveau-né « dans une mangeoire » (Lc 2, 1-7).
Par milliers, peintures, dessins et sculptures, depuis au moins seize siècles, ont représenté Marie et son enfant. Nous ignorons néanmoins le vrai visage de cette femme, même si une tradition soutient que l’évangéliste saint Luc aurait peint une icône de la Mère de Dieu qu’il aurait donnée à son disciple Théophile, et que l’impératrice Eudoxie, veuve de Théodose le Jeune, au Ve siècle, aurait récupérée en Palestine : une copie de cette icône se trouve dans la basilique Sainte-Marie-Majeure (1).
Marie, cependant, n’est pas un personnage de fiction : dès lors que l’existence de Jésus est attestée, celle de sa mère, par définition, l’est aussi. Les faits nous sont connus par les Evangiles. Jésus est né au temps du roi Hérode le Grand, qui est mort en 4 avant J.-C. Le début de notre ère ayant été fixé, au VIe siècle, par Denys le Petit, avec une erreur de quelques années par rapport à la chronologie romaine, la venue au monde du Christ a eu lieu avant cette date. Huit jours après sa naissance, il a été nommé Jésus et circoncis, conformément à la loi juive. Puis Joseph et Marie, afin d’échapper aux poursuites d’Hérode qui avait commandé de tuer les enfants de moins de deux ans à Bethléem, se sont enfuis en Egypte avant de revenir en Galilée après la mort du roi.
Nous en savons peu sur l’enfance de Jésus
De l’enfance de Jésus, évoquée seulement par Matthieu et Luc, nous ne savons presque rien. Les quatre Evangiles, en revanche, évoquent Jean-Baptiste, prédicateur populaire qui, installé sur les bords du Jourdain en l’an 27 de notre ère, annonce l’arrivée imminente du royaume de Dieu et en donne pour signe le baptême par immersion dans le fleuve. A son tour, Jésus vient se faire baptiser par lui, mais Jean le désigne comme le messie annoncé par les prophètes et attendu par les Juifs. Vers l’an 28, au terme d’un séjour dans le désert, Jésus commence son ministère en prêchant en Galilée et en Judée, multipliant les miracles. Son premier voyage à Jérusalem peut être daté de la Pâque de l’an 28 (expulsion des marchands du Temple). La multiplication des pains, selon les exégètes, a lieu un an plus tard, lors de la Pâque de l’an 29. A ce moment-là, la foule veut le proclamer roi d’Israël et déclencher la révolte contre les Romains qui occupent le pays. Confronté à cette attente, Jésus répond que son royaume « n’est pas de ce monde ». En compagnie de ses disciples, il se rend quatre fois encore à Jérusalem. Les historiens s’accordent sur le fait qu’il a été arrêté, jugé et condamné à mort, à Jérusalem, pendant la Pâque de l’an 30, sous le règne de l’empereur Tibère et sous l’administration romaine du préfet Ponce Pilate. La vie publique de Jésus a duré trois ans.
A l’égard de Marie, en revanche, les Evangiles sont d’une grande discrétion. Luc cite douze fois son nom, Matthieu cinq et Marc une seule fois. Jean, pour sa part, ne l’appelle que la « mère de Jésus ». Marie – Myriam en hébreu ou en araméen, Mariam ou Maria en grec – apparaît aussi dans les Actes des Apôtres, un livre du Nouveau Testament attribué à Luc, ainsi que dans les apocryphes, écrits du début de l’évangélisation auxquels l’Eglise ne reconnaît pas le statut canonique et dont les auteurs ne sont pas reconnus ou réellement identifiés, mais dont l’ancienneté et l’authenticité ne sont pas contestés, ce qui leur confère une valeur historique.
Le Protévangile de Jacques, qui date du IIe siècle, reprend ainsi des récits populaires qui ne peuvent être négligés, venant d’une société où les connaissances se transmettaient souvent oralement. Ce texte relate que Marie était née de parents âgés, Anne et Joachim. Jean-Christian Petitfils rappelle que ceux-ci appartenaient au même clan davidique que Joseph, le charpentier de Nazareth, considéré comme l’héritier direct de la dynastie, auquel ils accordèrent leur fille en mariage (2). A l’époque, chez les Juifs, les fiançailles revêtaient un caractère d’engagement définitif, obligeant à la fidélité : la cohabitation n’était permise qu’au bout d’un an, lors du mariage. Or, Marie, jeune fille de 14 ou 15 ans, avait fait, pour des raisons religieuses, un vœu de virginité perpétuelle, sans qu’on sache si ce vœu était secret.
Dans la scène de l’Annonciation, Luc décrit l’appel que, fiancée, Marie reçoit à Nazareth. L’ange Gabriel lui annonce la naissance de Jésus : « Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père. » Marie s’étonne, puisqu’elle est vierge ; l’ange répond : « L’Esprit saint surviendra sur toi […] L’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. » Marie consent alors : « Je suis l’esclave du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 26-38). Plus tard, en visite chez sa cousine Elisabeth, qui est enceinte du prophète Jean-Baptiste, sa joie éclate, lors de l’épisode de la Visitation, dans le chant du Magnificat : « Mon âme magnifie le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu mon sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de son esclave » (Lc 1, 39-56).
Joseph, cependant, apprend l’état de sa future épouse, enceinte « avant qu’ils eussent habité ensemble ». Selon l’évangéliste Matthieu, cet « homme juste, qui ne voulait pas la bafouer, résolut de la répudier en cachette ». Il reçut cependant en songe la visite de l’ange du Seigneur : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse ; car ce qui a été engendré en elle est de par l’Esprit saint » (Mt 1, 18-20). L’humble charpentier comprit ainsi que le dessein de Dieu était que Marie eût un mari protecteur, et son fils un père nourricier.
Luc a conté la suite: la naissance de Jean-Baptiste, suivie, six mois plus tard, de celle de Jésus et de l’arrivée des bergers, la circoncision de l’enfant au huitième jour, sa présentation au Temple le quarantième jour après l’accouchement, et la prophétie du vieillard Syméon à Marie : «Vois : cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et pour être un signe en butte à la contradiction – et toi-même, une épée te transpercera l’âme! – afin que de bien des cœurs soient révélés les raisonnements.» (Lc 2, 1-35).
Marie et Jésus aux noces de Cana
Dans le silence de Nazareth, Marie « gardait toutes ces choses en son cœur », écrit saint Luc (2, 51). Ce n’est que graduellement qu’elle mesurera le sens de ce qu’elle méditait, jusqu’au Calvaire auquel Syméon avait fait allusion. Quand Jésus grandit, Marie partage sa vie à Nazareth, près de l’atelier de Joseph. Quand il commence sa prédication, elle accompagne ses deux premières montées à Jérusalem. Invitée avec lui aux noces de Cana, c’est elle qui lui suggère son premier signe – changer l’eau en vin. Elle est avec lui à Jérusalem, durant la Pâque de l’an 30, et se trouve au pied de la Croix où son fils, avant de mourir, la confie à son disciple Jean (Jn 19, 26-27). A la Pentecôte, Marie se tient dans la chambre haute où les disciples, qui forment l’Eglise naissante, reçoivent l’effusion de l’Esprit. Le Nouveau Testament ne précise pas quand ni comment elle quitta ce monde, mais la tradition rapporte qu’elle a achevé sa vie auprès de l’apôtre Jean – à Ephèse (aujourd’hui en Turquie), selon certaines sources que contredisent les données archéologiques, ou plus sûrement à Jérusalem.
Le seul titre que Marie s’est donné par deux fois (Lc 1, 38 et 48) est celui d’ «esclave» ou de «servante». Avec humilité et simplicité, cette femme pauvre a accepté sa mission : donner une existence humaine au fils de Dieu. Mais l’Eglise primitive ne lui rendait pas un culte. Pour René Laurentin (3), les raisons en sont l’exclusivité du culte rendu au Christ, les préjugés ambiants atténuant l’attitude novatrice du christianisme qui, par le baptême, plaçait à égalité les hommes et les femmes, et la volonté de ne pas assimiler la Vierge aux déesses païennes.
C’est donc par un long travail de structuration théologique, effectué à partir des Ecritures et de la Tradition, que la mère du Christ prendra sa place dans la religion chrétienne. Vénérée dès le IIe siècle, Marie est qualifiée, dès le IIIe siècle, de Theotokos, du grec theos, « dieu », et tokos, «enfantement»: celle qui a enfanté Dieu. Mais en 428, Nestorius, le patriarche de Constantinople, conteste ce qualificatif, au prétexte de distinguer en Jésus une personne divine et une personne humaine : Marie, dès lors, ne peut être mère que de la personne humaine. En 431, le concile d’Ephèse condamne la doctrine de Nestorius – le nestorianisme – et confirme le titre de Theotokos de Marie. En 451, le concile de Chalcédoine précise la double nature du Christ, vrai Dieu et vrai homme, engendré du Père en vertu de sa nature divine et engendré par Marie Theotokos en vertu de sa nature humaine.
Pour l’Eglise catholique, Marie a échappé au péché originel
A partir du XIe siècle, sous l’appellation de « Notre-Dame », la figure de Marie s’impose dans l’Eglise d’Occident. La mariologie, discipline théologique à part entière, remplit des bibliothèques de traités savants. En 1854, le pape Pie IX proclame le dogme de l’Immaculée Conception. Celui-ci, contrairement à l’erreur courante, n’a rien à voir avec la naissance de Jésus, mais affirme que la Vierge, par une grâce unique, a été préservée du péché originel. Mère du Christ, Vierge et Sainte, Marie, par son fiat, marque spontanée d’obéissance à Dieu, exerce un rôle dans l’économie du salut, puisque c’est par elle que le Sauveur est venu parmi les hommes. Des centaines de titres et de dignités lui sont attribués par les écrits des Pères de l’Eglise, les textes liturgiques, les documents pontificaux ou la dévotion populaire : Temple de Dieu et Porte du Ciel, Arche qui a porté Dieu en elle, Fille de Sion, Reine des apôtres, Reine des cieux, Reine des prodiges, Nouvelle Eve, Mère de Dieu, Sainte-Mère, etc.
Selon l’Eglise, Marie, mère du Christ, est restée vierge en raison de la dignité de sa mission et de sa place auprès de son Fils dans l’œuvre de la Rédemption. Comment aurait-elle pu avoir d’autres enfants ? Les « frères de Jésus » nommés par l’Evangile sont en réalité des cousins, des parents dont les mères ne se confondent pas, d’ailleurs, avec Marie de Nazareth. Les premiers chrétiens, par conséquent, n’ont pas douté que Marie de Nazareth fût la mère de Dieu, et pas douté de sa virginité. A leur suite, l’Eglise n’a jamais cessé d’affirmer que Marie était vierge avant et après la naissance du Christ, car cette femme « très sainte et très pure charnellement et spirituellement, n’a été conçue par Dieu que pour donner naissance à un seul fils, le sien », observe Jean-Christian Petitfils, parlant ici en chrétien (4). Mais, parlant en historien, celui-ci souligne que non seulement « la conception virginale était aussi peu crédible à l’époque qu’aujourd’hui », mais qu’en plus « elle allait à contre-courant du contexte culturel du Premier Testament, où la virginité était perçue de manière négative ». Et Petitfils de poursuivre : « Matthieu et Luc, loin d’avoir inventé l’idée de la conception virginale, en ont hérité de récits antérieurs, oraux ou écrits », ce qui prouve la force de cette version des faits, « plus embarrassante que valorisante dans le contexte juif du moment » (5).
L’enfantement virginal de Jésus, mythe ou vérité historique ? Répondant à cette question, Joseph Ratzinger observait que la naissance par la Vierge et la résurrection de Jésus sont tous deux « un scandale pour l’esprit moderne » parce qu’on concède à Dieu d’opérer « sur les idées et les pensées, dans la sphère spirituelle, mais non dans la sphère matérielle ». Or, ajoutait le pape théologien, « si Dieu n’a pas aussi pouvoir sur la matière, il n’est pas Dieu », observation lui permettant de conclure que « la conception et la naissance de Jésus de la Vierge Marie sont un élément fondamental de notre foi » (6).
La mort de Marie est un mystère
Autre mystère au regard de l’esprit moderne : on ne sait rien de la fin de Marie, qui a pu être inhumée à Gethsémani, dans la vallée du Cédron, à Jérusalem. Pour évoquer sa fin glorieuse et son passage à la vie céleste, les catholiques parlent d’Assomption, les orthodoxes de Dormition. Ces formules recouvrent des significations théologiques assez voisines, qui supposent que le corps de Marie, préservé de la corruption, ait été élevé au Ciel. Rapportée dès le IIe siècle, érigée en dogme par Pie XII en 1950, la tradition de l’Assomption rencontre ce fait historique : à aucun moment, même au Moyen Age chrétien qui a produit des milliers de fausses reliques, on n’a vénéré de relique corporelle de Marie.
Sans doute la mère de Jésus a-t-elle suscité très tôt une ferveur et des excès appelant un discernement critique. En réaction à certains débordements, le protestantisme aura une approche plus réservée de Marie, même si Luther et Calvin ont reconnu en elle « celle qui a engendré Dieu ». Au XXe siècle, toutefois, le théologien Karl Barth s’est efforcé de réhabiliter Marie au sein de la Réforme. En Islam, en revanche, la vénération envers Marie se porte non sur la mère de Dieu, mais sur la mère d’Issa (Jésus), qui est un simple prophète.
Sur les 2400 apparitions de la Vierge documentées par les historiens, une infime partie a été officiellement reconnue par l’Eglise (7). Parmi celles-ci brillent Guadalupe au Mexique, Lourdes en France, Fatima au Portugal, Zeitoun en Egypte ou Kibeho au Rwanda. Les apparitions mariales ne sont pas un article de foi – nul chrétien n’est obligé d’y croire – mais nourrissent de fait une piété populaire qui traverse les siècles et les frontières.
Telle est la puissance d’attraction de Marie qu’elle est présente non seulement dans la prière des chrétiens, mais parfois de ceux qui ont perdu la foi, comme le rappelle un poète mort il y a cent ans, Guillaume Apollinaire (8) :
« Quand j’étais un petit enfant/Ma mère ne m’habillait que de bleu et de blanc/O Sainte Vierge/M’aimez-vous encore/Moi je sais bien que je vous aimerai/Jusqu’à ma mort/Et cependant c’est bien fini/Je ne crois plus au ciel ni à l’enfer/Je ne crois plus je ne crois plus/Le matelot qui fut sauvé/Pour n’avoir jamais oublié/De dire chaque jour un Ave/Me ressemblait me ressemblait. »

Jean Sévillia

Sources
(1) Pascal-Raphaël Ambrogi et Dominique Le Tourneau, Dictionnaire encyclopédique de Marie, Desclée de Brouwer, 2015.
(2) Jean-Christian Petitfils, Dictionnaire amoureux de Jésus, Plon, 2015.
(3) Dictionnaire des religions, sous la direction de Paul Poupard, PUF, 2007.
(4) Dictionnaire amoureux de Jésus.
(5) Jean-Christian Petitfils, Jésus, Fayard, 2011.
(6) Joseph Ratzinger – Benoît XVI, L’Enfance de Jésus, Flammarion, 2012.
(7) René Laurentin et Patrick Sbalchiero (dir.), Dictionnaire des « apparitions » de la Vierge Marie, Fayard, 2007.
(8) In Le Guetteur mélancolique.

Mis à jour le 22 décembre 2018