La sainteté d’un politique

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Du roi Saint Louis à l’empereur Charles d’Autriche

     C’est devant les remparts de Tunis, le 25 août 1270, que Saint Louis, allongé sur un lit de cendres en forme de croix, rendit son âme à Dieu. Son confesseur, Geoffroy de Beaulieu, qui avait assisté à son agonie, témoignera ainsi : « Ce vrai fidèle de Dieu, ce constant et zélé pratiquant de la foi chrétienne, acheva sa sainte vie dans la confession de la vraie foi. » Après la mort du roi, son corps sera bouilli, les entrailles et les chairs étant confiées à son frère Charles d’Anjou, le roi de Sicile, qui les fera garder à Monreale, et les os à son fils, le jeune Philippe III, qui les ramènera en France. Lors de la translation de ces restes, puis après leur déposition à Saint-Denis, de nombreuses guérisons miraculeuses seront obtenues par l’intercession du défunt.

     De son vivant, déjà, Louis IX était considéré comme un saint. A la demande de prélats français, des enquêtes pontificales auront lieu, en 1273, 1278 et 1282, afin d’obtenir sa canonisation. Celle-ci sera proclamée en 1297, vingt-sept ans après sa mort. « Il faut distinguer en Louis IX, explique son biographe Jacques Le Goff, le saint roi individuel du roi chrétien fonctionnel et collectif. La sainteté de Saint Louis est individuelle, non automatiquement liée à la fonction royale, dépendante d’une simple décision pontificale » (1). Et l’historien de souligner que Saint Louis, saint laïc, catégorie rare au Moyen Age, a manifesté sa sainteté dans trois domaines : dans sa vie conjugale, et spécifiquement dans sa vie charnelle, en accordant continence et procréation selon les normes de l’Eglise ; dans sa pratique de la guerre, en appliquant les règles de la guerre chrétienne, la guerre juste et la guerre licite ; et enfin en politique, parce qu’il a voulu être le roi chrétien idéal.

     Si l’on franchit les siècles, il est possible de dresser une analogie, par-delà ce qui les différencie, entre Saint Louis et Charles d’Autriche, le dernier empereur d’Autriche et roi de Hongrie, béatifié par Jean-Paul II en 2004. La cause du souverain de la maison de Habsbourg, mort en odeur de sainteté en 1922, a été ouverte qu’en 1949. Les actes du procès diocésain, clos à Vienne en 1954, brossaient de lui le portrait d’un homme extrêmement pieux, mari et père de famille exemplaire, ayant pratiqué l’héroïcité des vertus et subi avec courage toutes sortes d’épreuves pendant son règne, et disparu en exil dans le dénuement et l’offrande de sa mort. Quarante ans plus tard, l’enquête ayant été complétée et un miracle attribué à son intercession ayant été reconnu, le pape donnait son aval à la béatification de Charles d’Autriche. Le contexte international ayant changé, et le soupçon de nostalgie impériale qui pouvait peser sur la cause ayant été dissipé, la dimension politique du nouveau bienheureux était mise en avant au Vatican, notamment son action en faveur de la paix et de la justice sociale. « Dès le début, déclarait Jean-Paul II lors de la cérémonie de béatification, l’empereur Charles conçut sa charge comme un service saint envers ses sujets. Sa principale préoccupation était de suivre la vocation du chrétien à la sainteté également dans son action politique. Qu’il soit un exemple pour nous tous, en particulier pour ceux qui ont aujourd’hui une responsabilité politique en Europe. »

     Peut-on vivre la sainteté quand on est un homme politique ? La réponse est oui. Saint Louis, dans les temps anciens, Charles d’Autriche, dans les temps modernes, ont montré la voie. Mais si ces figures sont des figures royales, il ne faut pas s’y tromper : c’est leurs personnes que l’Eglise a distinguées, et non les institutions qu’elles ont incarnées. « L’Eglise ne canonise pas un système politique, rappelait, à l’époque de la béatification de l’empereur Charles, le cardinal José Saraiva Martins, alors préfet de la Congrégation pour les causes des saints, mais la personne qui a pratiqué héroïquement les vertus et qui, dans le domaine spécifique de la politique, a agi en conformité avec la foi, avec une véritable compétence et dans la recherche continuelle du bien de la société et non de ses propres intérêts ». Un homme politique peut donc être un saint, et nous aurions bien besoin d’hommes politiques qui soient des saints, mais les critères de la sainteté ne sont pas d’ordre politique.

Jean Sévillia

1)      Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996.

Mis à jour le 20 octobre 2015