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Charles d'Autriche, l'empereur de la paix

Le Figaro Magazine - 02/10/2004
 
Le 3 octobre, à Rome, Jean-Paul II béatifie Charles Ier, le dernier empereur d'Autriche. Celui-ci, qui régna de 1916 à 1918 et mourut en exil, fut de ceux qui tentèrent de mettre fin à la Grande Guerre. Une page d'histoire à redécouvrir.
 

Le jour où le lieutenant Wojtyla fit baptiser son second fils, il savait ce qu'il faisait en l'appelant Karol. Ce Polonais était fier d'avoir commencé sa carrière militaire sous l'étendard des Habsbourg, quand la région de Cracovie appartenait à l'empire d'Autriche. En 1914, dans l'armée austro-hongroise, il était sous-officier au 56e régiment d'infanterie ; en 1918, il y était aspirant, et titulaire d'une décoration décernée par Charles Ier. En 1920, c'est donc en l'honneur de son ancien souverain que Wojtyla prénomma son garçon Karol, Charles en polonais. Ce que l'officier ne pouvait savoir, en revanche, c'est que son fils deviendrait pape, et que ce pape béatifierait l'empereur Charles.

Jean-Paul II n'a jamais oublié la fidélité paternelle. Après une audience accordée à l'impératrice Zita, en 1984, il expliqua les égards qu'il avait manifestés pour la veuve du dernier monarque autrichien : « Je tenais à saluer la souveraine de mon père ! » En accédant au pontificat, il avait hérité du procès en béatification du « serviteur de Dieu, Charles de Habsbourg » , ouvert en 1949. Par piété filiale, il souhaitait que cette cause aboutisse de son vivant. L'ultime étape a été franchie l'an dernier, peu avant Noël, lorsque l'Eglise a reconnu un miracle exigé par la procédure : au Brésil, en 1960, une religieuse condamnée par la médecine a été subitement guérie, guérison attribuée à l'intercession de l'empereur.

Le Vatican présente ainsi le nouveau bienheureux : « Il a recherché la paix, aidé les pauvres, et mené avec résolution une vie spirituelle. » Discours hagiographique ou réalité historique ? Qui est ce souverain que les Français connaissent si peu ?

Né en 1887, petit-neveu de l'empereur François-Joseph, Charles de Habsbourg est cinquième dans l'ordre de succession à la couronne d'Autriche. En 1906, à la suite d'une série de décès, il passe au deuxième rang, derrière son oncle François-Ferdinand. En 1911, il épouse la princesse Zita de Bourbon-Parme. Cette union, conforme aux règles dynastiques, scelle néanmoins un authentique mariage d'amour. Le premier enfant, l'archiduc Otto, vient au monde en 1912 ; quatre autres garçons et trois filles suivront en dix ans. La veille de leurs noces, Charles a dit à Zita : « Maintenant, nous devons nous entraîner mutuellement pour aller au Ciel. » Ce qui unit ce couple, en effet, ce ne sont pas seulement les sentiments ou la position sociale, c'est une foi intense. Admirée ou raillée, cette religiosité extrême a été remarquée par les contemporains.

Charles, comme tous ceux de sa lignée, est officier. Le 28 juin 1914, lorsque François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo, ce n'est pas seulement le destin de l'Europe qui bascule, c'est le sien propre : le jeune archiduc est maintenant l'héritier d'un empire qui constitue la quatrième puissance du continent, mais dont nul ne saurait dire s'il survivra au conflit qui s'engage.

De 1914 à 1916, entre deux commandements, Charles acquiert quelque formation politique. Il sert sur le front, mais sans illusion. « Je me sens officier de corps et d'âme, a-t-il avoué à Zita, mais je ne comprends pas comment les gens qui voient partir leurs proches pour la guerre peuvent ainsi s'enthousiasmer. »

François-Joseph meurt le 21 novembre 1916, à 86 ans. Son successeur en a 29. Il devient (l'Autriche-Hongrie est une double monarchie) l'empereur Charles Ier à Vienne et le roi Charles IV à Budapest. Depuis deux ans, il a constaté de visu les souffrances des combattants. Persuadé que son pays ne pourra plus être vainqueur, il voudrait au moins qu'il ne fût pas vaincu. Une obsession le hante désormais : économiser le sang des hommes, faire la paix. Son autre grand dessein, c'est de réformer la monarchie danubienne en faisant droit à toutes les nationalités qui la composent, notamment en rééquilibrant la balance en faveur des Slaves. Mais imposer ces réformes supposerait la paix, tout comme imposer la paix supposerait des réformes. Trouver une issue à ce dilemme aurait nécessité du temps, or le temps fera défaut à Charles Ier.

Le 22 novembre 1916, premier jour de son règne, le souverain publie un manifeste : « Je veux tout faire pour bannir dans le plus bref délai les horreurs et les sacrifices de la guerre. » Le 14 mai 1917, il se confie à son ministre des Affaires étrangères, le comte Czernin : « Je crois que la seule possibilité pour l'Autriche de sortir de cette situation est une paix sans annexion, et, après la guerre, en guise de contrepoids à l'Allemagne, une alliance avec la France. » En août 1917, quand le pape Benoît XV lance un appel à la paix, l'empereur est le premier et le seul des belligérants à répondre positivement. Au long de cette année 1917, par l'entremise de ses beaux-frères, les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme, officiers dans l'armée belge, il négocie secrètement avec les Alliés, espérant déboucher sur une paix séparée.

Vains efforts : Français et Anglais sont indifférents à cette main tendue, quand les Italiens y sont hostiles. Et à Washington, le président Wilson estime que cette monarchie multinationale, catholique qui plus est, constitue une « prison des peuples ». En 1918, quand Clemenceau révélera les tractations de Charles, le monarque sera confronté à la fureur des bellicistes de son propre camp. Limogé en 1917 parce qu'il ne croyait qu'en la victoire totale, le général Conrad von Hötzendorf, chef d'état-major de l'armée austro-hongroise, vilipendait « les concepts de charité, de pitié, d'égalité entre les hommes et de bonheur par la paix » . Charles d'Autriche, incompris chez lui...

Dès lors, la vie se fait tragédie. Fin 1918, les Alliés déclenchent ce que François Fejtö qualifie de « destruction de l'Autriche-Hongrie » . Contraint de quitter le pouvoir, Charles s'exile en Suisse. Après deux tentatives de restauration en Hongrie, en 1921, il est astreint à résidence, avec l'impératrice, dans l'île de Madère.

Les enfants les rejoignent. Sur les hauteurs de Funchal, la famille impériale vit dans une maison humide. Sans argent, le souverain n'a d'autre recours que l'hospitalité portugaise. Au printemps 1922, physiquement épuisé et moralement miné, il tombe malade. Le calvaire dure trois semaines. Le 1er avril, un samedi saint, Charles appelle Otto à son chevet, afin que son fils aîné voit « comment un chrétien retourne à son Créateur » . Après quatre heures d'agonie, soutenu par Zita qui est enceinte, l'empereur rend l'âme en pardonnant à ses ennemis. Il avait 34 ans.

Le bienheureux empereur Charles ? Pas aux yeux de certains. En Autriche, après l'annonce de la béatification, un hebdomadaire de gauche, Profil, stigmatisait « la décision stupide du Vatican de béatifier un Habsbourg contesté » . Arguments du réquisitoire : « faible et indécis » , le souverain était aussi coupable que n'importe quel dirigeant de 14-18, son cas personnel s'aggravant de « bigoterie » et de « fétichisme religieux » .

Il est vrai que Charles, devenu chef d'Etat à 29 ans et insuffisamment préparé à cette tâche, manifestait dans ses fonctions une simplicité parfois proche de la naïveté. Sa béatification, toutefois, ne doit pas être comprise comme un jugement politique : en l'empereur, c'est le chrétien que l'Eglise dresse en modèle ou, plus exactement - selon le mot du cardinal-archevêque de Vienne, Mgr Schönborn -, celui qui a prouvé qu'on peut être chrétien en exerçant une responsabilité politique. De la part du Vatican, c'est ce qu'on appelle un message.

Le dossier constitué pour la béatification compte 2 700 pages. Les témoignages directs abondent, avec leurs grandes et petites histoires. En 1915, sur le front d'Italie, un soldat déclare au médecin qu'il ne peut plus marcher. Le hasard voulant que l'héritier du trône fût là, le major, faisant du zèle, traite le fantassin de comédien. Mais Charles demande qu'on l'ausculte ; regardant les pieds du malheureux, il dit au médecin : « Ni vous ni moi n'aurions pu marcher dans un tel état. Faites-le transporter à l'hôpital, et je me tiendrai informé de la suite. » Un autre témoin raconte avoir vu Charles, après une bataille, pleurer devant des corps carbonisés ou mutilés et l'avoir entendu murmurer : « Personne ne peut assumer devant Dieu la responsabilité morale de tout ça. »

Le dossier, cependant, ne contient pas que des anecdotes édifiantes. Le Vatican s'est assuré le concours d'historiens et d'universitaires. Elisabeth Kovacs, une chercheuse autrichienne qui s'apprête à publier la première biographie scientifique de Charles Ier, atteste que « tous les faits décrits dans les comptes rendus des témoins concordent avec les résultats des travaux historiques ». Giovanna Brizi, une Italienne, certifie que « l'empereur Charles entreprit tout pour partager et alléger la détresse de ses peuples ».

A Rome, le 3 octobre, se sont donné rendez-vous des fidèles de tous les pays de l'ex-empire, Autrichiens ou Slovaques, Hongrois ou Slovènes, de ceux qui se souviennent que, après avoir rejeté les Habsbourg, l'Europe centrale a dû subir Hitler et Staline. Mais, au premier rang, place Saint-Pierre, se tiendront les quatre enfants de l'empereur encore vivants, les archiducs Otto, Félix, Charles-Louis et Rodolphe. En leur âge respectable, ils connaîtront cette joie : assister à la béatification de leur père.

Leur mère, l'impératrice Zita, a eu droit, en 1989, à des obsèques organisées selon le cérémonial impérial. D'aucuns pensaient que ce serait la dernière fois. Charles repose à Madère depuis 1922. Dans l'église Nossa Senhora do Monte, son humble tombeau est surmonté d'une croix en bois du Tyrol. Si sa dépouille est ramenée à Vienne, les fastes du vieil empire ressusciteront de nouveau. Mais dans la crypte des Capucins, ce sera pour descendre le corps d'un homme qui est mort dans la misère en prononçant le nom de Jésus.

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Dernière mise à jour le Mardi 7 Septembre 2010