Contraste. D'un côté, à la Toussaint prochaine, certains commémoreront le cinquantième anniversaire du déclenchement de la guerre d'Algérie, cette guerre qui a mis fin à cent trente années de souveraineté française sur le Maghreb. L'événement suscitera son lot de commentaires, trop souvent orientés : quelle guerre a jamais été propre, quelle guerre a vu la violence ne s'exercer que dans un camp ? D'un autre côté, un phénomène se signale à l'attention des observateurs : depuis le début de l'année 2004, plus de 4 000 pieds-noirs se sont rendus en Algérie. Sur fond de contentieux jamais réglés et de concessions rarement réciproques, dans le contexte ambigu d'un flux migratoire à sens unique et malgré le jeu du président Bouteflika qui alterne sourires et provocations, le fait est là, massif, commandé par l'histoire et la géographie : le destin des Français croisera toujours celui des Algériens. France-Algérie : contre, tout contre...
Il importe alors de souligner que l'Algérie, cette terre gorgée de soleil, n'est pas fatalement vouée au sang et à la mort : l'Algérie heureuse, cela existe. Et il faut s'interroger sur ce que vont chercher, le temps d'un voyage outre-Méditerranée, les Français qui ont vécu là-bas. « Là-bas » : pudique, l'expression permet d'atténuer une blessure jamais cicatrisée. Jeannine Verdès-Leroux, une historienne qui a enquêté sur les pieds-noirs (1) , ne rapporte-t-elle pas que, lors de la plupart des 170 entretiens qu'elle a menés, elle a vu ses interlocuteurs pleurer ? En regardant les photos que nous avons réunies dans les pages qui suivent ou en feuilletant les albums que publie Elisabeth Fechner, une journaliste qui a entrepris un travail de mémoire photographique pour « raconter le pays d'où je viens et qui n'existe plus » (2) , ce sont autant de surprises qui surgissent et qui viennent bousculer quelques idées reçues.
« Nous sommes fils d'un monde nouveau, né de l'esprit et de l'effort français. » La phrase est de Ferhat Abbas, qui fut pourtant un des premiers indépendantistes algériens. Au début du XIXe siècle, l'actuelle Algérie n'était qu'une juxtaposition de peuples autonomes et de contrées inhabitées : c'est la France qui a unifié le pays en dessinant des frontières et en construisant des routes, en bâtissant des villes et en créant des institutions. Si ce travail s'est opéré sous tous les régimes, il a culminé sous la IIIe République, dominée alors par des partis de gauche qui jugeaient l'oeuvre coloniale légitime et la considéraient conforme à la philosophie des droits de l'homme.
Jeannine Verdès-Leroux remarque que les Français d'Algérie ont été nourris par le discours républicain des années 1880 : instruction publique, morale civique, promotion sociale. S'il est aujourd'hui trop convenu de stigmatiser la colonisation, il ne faudrait pas pour autant réagir par un manichéisme inverse en idéalisant le passé : il est certain que, vers 1950, deux types de population coexistaient en Algérie. Neuf cent mille Européens, majoritairement citadins, jouissant de tous les droits de la nationalité et de la citoyenneté, côtoyaient 8 millions de musulmans, majoritairement ruraux, au statut politique mixte. Dès qu'on s'éloignait des trois grandes villes, Alger, Oran et Constantine, on était dans une société à deux vitesses. En dépit d'un immense effort de la IVe République et de l'investissement de l'armée française dans le domaine de la santé et de l'enseignement, le fossé ne sera pas comblé, car le grand vent de la décolonisation soufflait en tempête : pour réformer « l'Algérie de papa » , c'était trop tard.
« A lire une certaine presse, il semblerait que l'Algérie soit peuplée d'un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac » (3) . Déchiré entre l'amour de son pays natal et l'attachement à la justice, c'est Albert Camus qui écrivait ces lignes. Ce que montrent les photos, précisément, c'est une société bien plus mêlée qu'on a voulu nous le faire croire : dans nombre de classes, chrétiens, juifs ou musulmans, les enfants étaient égaux devant le tableau noir.
Il est permis de se demander ce que serait ce pays aujourd'hui sans l’œuvre des administrateurs, des ingénieurs, des professeurs et des médecins français qui l'ont jadis mis en valeur, et sans l'apport des élites musulmanes formées par la France. Cependant, l'Algérie est indépendante : on ne refait pas l'Histoire. En vérité, si les vieilles images attisent la nostalgie, ce n'est pas tant celle d'un monde qui ne reviendra plus que celle d'une époque où les bâtiments publics et les drapeaux au fronton des mairies symbolisaient un projet collectivement assumé. A l'heure où la mondialisation et le choc des civilisations semblent tout emporter, il est bon de nous attarder sur ces images...
(1) Les Français d'Algérie, Fayard.
(2) Le pays d'où je viens, Alger et l'Algérois, Constantine et le Constantinois, Oran et l'Oranie, Là-bas la France, tous publié chez Calmann-Lévy.
(3) Chroniques algériennes, Folio Essais.
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