Le deuxième procès du Petit-Clamart

Par  /  Catégorie : Histoire
Sources :  (Edition du jeudi 1 décembre 2016)
En tentant de faire des conjurés de l’attentat contre De Gaulle les précurseurs des djihadistes, Jean-Noël Jeanneney a produit, entre amalgame et manichéisme, un livre exemplaire des dérives de l’historiquement correct.

 

Le mercredi 22 août 1962, le général De Gaulle qui a interrompu ses vacances à Colombey pour participer au conseil des ministres quitte l’Elysée en début de soirée pour retourner dans sa propriété de la Boisserie. Le chef de l’Etat doit prendre un avion militaire à Villacoublay pour atterrir à Saint-Dizier. Dans sa DS se trouvent son épouse et son gendre, le colonel de Boissieu. La voiture présidentielle, escortée de deux motards, est suivie d’un autre véhicule qui transporte deux gardes du corps et un médecin. A 20 h 20, à l’approche du carrefour du Petit-Clamart, le convoi passe à la hauteur d’une estafette d’où s’échappent subitement des tirs d’armes automatiques. Le chauffeur du Président accélère mais, cent mètres plus loin, de nouveaux tirs surviennent d’un véhicule surgi d’une rue adjacente.

En dépit de ses deux pneus arrière crevés, la DS présidentielle parvient à Villacoublay où l’on fera le bilan : six impacts de balles sur le véhicule du chef de l’Etat, quatre sur la voiture d’escorte, un sur le casque d’un motard qui n’a pas été blessé. Le général De Gaulle et sa femme sont indemnes. On le saura plus tard, le seul blessé, d’ailleurs léger, est le conducteur d’une voiture qui circulait en sens inverse au Petit Clamart. Avec son extraordinaire baraka, le chef de l’Etat a échappé à un nouvel attentat. « Cette fois, c’était tangent », reconnaîtra-t-il quand même, tandis que Mme De Gaulle, d’un mot involontairement comique, s’enquerrait du sort des « poulets », désignant par-là non les policiers de l’escorte mais des victuailles qu’en bonne ménagère elle rapportait dans le coffre de la voiture.

Cinquante-quatre ans nous séparent de ces événements. Ce n’est donc pas un anniversaire rond qui justifierait qu’on consacre un nouveau livre à l’attentat du Petit-Clamart, sur lequel existe une abondante bibliographie. Jean-Noël Jeanneney s’y essaie néanmoins. Agrégé d’histoire, professeur émérite des universités à Sciences Po, ancien président de multiples institutions publiques (Radio France, RFI, Mission du Bicentenaire de la Révolution, Bibliothèque nationale de France) et ancien secrétaire d’Etat (dans des gouvernements socialistes des années 1990), celui-ci s’explique dès l’introduction de l’ouvrage : « Un certain air ambiant suscite le goût de restituer un moment de notre passé où surgit un défi que notre pays affronte aujourd’hui de plein fouet : la réponse à donner, en démocratie, à une violence politique et religieuse qui pourrait nous paraître inédite et dont pourtant l’Histoire nous enseigne qu’elle ne l’est aucunement ».

L’allusion à la « violence politique et religieuse » ciblant l’islamisme actuel, on pourrait penser que l’auteur, s’agissant de la guerre d’Algérie, pointe les méthodes des indépendantistes de 1954-1962. Or ce sont les défenseurs de l’Algérie française qui sont en cause, au nom d’une prémisse que Jeanneney résume ainsi : « Les monothéismes ont chacun à sa manière nourri des groupes extrêmes dont la logique refusait tout système politique et toute organisation sociale qui ne fussent pas fondés sur une croyance imposée du Ciel ».

Dans la même veine, l’auteur prétend questionner des concepts comme « état d’urgence », « justice d’exception » et « protection des citoyens contre l’arbitraire », au titre d’une comparaison entre les soubresauts ultimes de l’Algérie française et la menace islamiste aujourd’hui. « Tout en restant en méfiance envers l’anachronisme, fléau de l’Histoire et ennemi de l’historien, poursuit Jeanneney, l’ouvrage que voici se veut pleinement de son temps. » On aura le regret d’observer que son livre cède non seulement à l’anachronisme, mais encore à l’amalgame et au manichéisme, en remarquant que l’ouvrage est en effet pleinement de son temps puisqu’il porte tous les stigmates de l’historiquement correct.

Pour ce qui est du déroulement de l’attentat du Petit-Clamart et de ses suites, Jean-Noël Jeanneney signe un récit appuyé sur des recherches menées dans les archives de la police, de la Justice, de la présidence de la République et sur les nombreux témoignages et mémoires des acteurs de l’affaire. A quelques détails près, cette lecture factuelle recouvre ce qu’on savait déjà. Interpellé par hasard au début du mois de septembre 1962, un jeune pied-noir fiché comme déserteur craque devant les policiers qui l’interrogent et avoue avoir été du commando du Petit-Clamart. En quelque semaines, les enquêteurs appréhendent la plupart des membres du groupe, leur chef, Jean-Marie Bastien-Thiry, étant arrêté le 15 septembre et assumant son rôle deux jours plus tard.

En vue de ce qu’il nommait « l’opération Charlotte Corday », celui-ci avait recruté une douzaine d’hommes : des officiers en cavale, dont Alain de La Tocnaye, qui jouera un rôle décisif, d’anciens parachutistes, des pieds noirs, dont le redoutable Georges Watin, dit la Boiteuse, des étudiants OAS et trois Hongrois réfugiés en France depuis 1956, parmi lesquels l’ancien lieutenant d’aviation Lajos Marton. Avec La Tocnaye, Bastien-Thiry avait conçu l’embuscade, connaissant par des informateurs les différents itinéraires que De Gaulle utilisait dans ses déplacements. Il était lui-même présent au Petit-Clamart, trois cent mètres en amont, avait donné le signal du feu aux conjurés en agitant un journal à l’arrivée du convoi présidentiel mais, du fait de la nuit tombante, ce signal avait été vu trop tard, les tireurs faisant feu de flanc et non en enfilade comme prévu, ce qui avait limité leur efficacité.

Racontant ses souvenirs en 2002, Lajos Marton dressera la liste des causes de l’échec de l’attentat : manque d’argent qui aurait permis d’acheter des armes modernes et des voitures rapides, inexpérience militaire de plusieurs conjurés, absence de cloisonnement qui facilitera le travail à la police. Georges Fleury, dans son Histoire secrète de l’OAS (Grasset, 2002), raconte par ailleurs que le commando armé avait raté sa cible le matin même, en plein cœur de Paris, quand De Gaulle était arrivé de Colombey. Le 8 septembre 1961, le Général avait déjà échappé à un attentat à Pont-sur-Seine, dans l’Aube, une bombe cachée dans un tas de sable ayant explosé au passage de sa voiture. L’instigateur était déjà Bastien-Thiry…

Agé de 35 ans, marié, père de famille, ce dernier n’avait rien d’une tête brûlée. Polytechnicien, ingénieur de l’armée de l’air, grade correspondant à celui de lieutenant-colonel, concepteur des missiles SS-10 et SS-11 qui seront également utilisés par les Américains, c’est un brillant sujet, élevé dans une famille gaulliste. A partir de 1959, la politique algérienne du chef de l’Etat le fait basculer dans l’opposition, puis dans l’action clandestine à partir de 1961, sans être stricto sensu OAS : dans la décomposition du mouvement ultra consécutif aux accords d’Evian (18 mars 1962) qui mèneront à l’indépendance de l’Algérie (5 juillet 1962), Bastien-Thiry se reconnaît dans le Conseil national de la Résistance fondé le 20 mai 1962 et présidé par Georges Bidault, entreprise sans troupes et œuvrant à contre-courant de l’opinion puisque De Gaulle a fait ratifier sa politique par référendum (75 % de oui pour l’autodétermination le 8 janvier 1961, 90 % d’approbation pour les accords d’Evian le 8 avril 1962).

Ouvert le 28 janvier 1963 au Fort Neuf de Vincennes devant la Cour militaire de justice, le procès des conjurés du Petit-Clamart sera émaillé de nombreux incidents, le premier concernant la légalité de cette juridiction, déclarée illégale par le Conseil d’État le 19 octobre 1962 et prolongée par la loi du 20 février 1963, texte de circonstance. Bastien-Thiry affirmera avoir voulu enlever le général De Gaulle et non le tuer, ce qui avait pu être son projet initial mais ne correspondait nullement à la réalité d’un attentat où cent cinquante coups de feu avaient été tirés. Le 2 février, il fera une déclaration liminaire dont la lecture ne corrobore pas ce que Jean-Noël Jeanneney veut y voir. Dans ce document, l’analyse géopolitique est datée – De Gaulle est accusé de crypto-marxisme et d’avoir livré l’Algérie au communisme -, et certains propos sont outranciers – Bastien-Thiry comparant De Gaulle à Hitler et ses amis et lui à Stauffenberg. Toutefois la justification du tyrannicide au nom de saint Thomas d’Aquin, principe appelant certes un débat, occupe une seule page sur la cinquantaine que compte cette déclaration. Rien qui permette d’affirmer, comme l’assure Jeanneney, « l’importance de la passion religieuse comme ressort de l’attentat ». Très longs, en revanche, sont les développements de Bastien-Thiry sur la violence faite aux Européens d’Algérie, aux musulmans engagés avec la France, et aux militaires à qui il a été imposé de se renier.

Ces drames sont des faits que Jeanneney ne semble pas voir, tandis qu’il fait l’apologie de « la ruse » par laquelle le général De Gaulle a accédé au pouvoir en 1958 pour imposer une politique algérienne contraire à celle qu’il avait laissé entrevoir. Or c’est là le nœud de la révolte de Bastien-Thiry. On peut penser qu’il se trompait, que l’indépendance algérienne était inéluctable et que le meurtre politique n’est jamais justifiable, mais réduire à une manifestation de fanatisme catholique le mécanisme psychologique qui a conduit un officier français à devenir un comploteur est intellectuellement insoutenable, et indigne d’un historien.

Le 4 mars 1963, trois des conjurés seront condamnés à mort (Bastien-Thiry, La Tocnaye et Jacques Prévost), peine par ailleurs infligée par contumace à trois autres membres du commando, dont Marton et Watin. Seul Jean-Marie Bastien-Thiry ne sera pas gracié. Le 11 mars 1963, il sera fusillé au fort d’Ivry. Paradoxalement, l’attentat aura servi au général De Gaulle à renforcer son pouvoir en soumettant à référendum, le 28 octobre 1962, une réforme constitutionnelle en faveur de l’élection du président de la République au suffrage universel : 61,75 % de oui, un succès que n’avaient pas prévu les hommes du Petit-Clamart.

Jean Sévillia

Jean-Noël Jeanneney, Un attentat. Petit-Clamart, 22 août 1962, Seuil, 342 pages, 20 €.

Mis à jour le 16 janvier 2017