Depuis 200 ans, Schubert chante l’amour et la mort

Par  /  Catégorie : Autriche
)

En France comme en Autriche, on fête cette année le bicentenaire du compositeur viennois. Il a laissé une oeuvre considérable, dont six cents lieder.Pourquoi la musique de Franz Schubert ne cesse-t-elle de nous parler ?

A Paris, de Pleyel au théâtre des Champs-Elysées, il fait salle comble. A Nantes, début février, ils étaient trente-sept mille spectateurs à applaudir les quatre-vingts concerts et six cents musiciens de « la Folle Journée Schubert ». Entre Seine et Loire, il nous parle donc, ce compositeur viennois dont on fête le bicentenaire. Et chez lui ? En Autriche, la musique est une seconde nature : expositions, concerts, livres, disques, l’ami Franz est à l’honneur. Mais si les schubertiens feront un pèlerinage sur les lieux où vécut leur maître, ce n’est pas tant pour sacrifier au lassant rituel de l’année commémorative que parce que c’est là, à Vienne, que l’adéquation entre un créateur, son oeuvre et le décor qui l’a vu naître apparaît presque parfaite.

Franz Schubert est né le 31 janvier 1797, dans le faubourg de Lichtental. N’était le tramway qui, aujourd’hui, passe dans la rue, sa maison natale, Nussdorferstrasse 54, n’a pas changé. Dans la cour, en ce début de printemps 1997, la dernière neige achève de fondre, et le temps semble s’être arrêté. Le père de Schubert, venu de Moravie, était instituteur ; sa mère, originaire de Silésie, cuisinière. Ils eurent quatorze enfants, dont cinq seulement survécurent Franz était le douzième. Famille pieuse, de petite bourgeoisie, typiquement autrichienne. Très tôt, son père le met au piano et au violon. Mais c’est au Konvikt (l’internat de la chapelle de la Cour) que les talents de Franz se révèlent. Sous la direction de Salieri (le rival de Mozart, caricaturé dans l’Amadeus de Forman), il y montre non seulement de belles capacités d’interprétation (chant et instrument), mais y révèle surtout un don aussi précoce qu’étonnant pour la composition.

Sorti du Konvikt à seize ans, il devient aide-instituteur. Suivent trois années de création intense : cinq symphonies, quatre messes, trois quatuors à cordes, trois sonates pour piano et violon, six opéras, plus de trois cents lieder. Il est amoureux d’une soprano, Therese Grob ; liaison qui restera toute platonique. En 1816, il abandonne son poste d’instituteur pour vivre de son art. En 1818, pendant six mois, il est professeur de musique des enfants du comte Esterhazy, en Hongrie. Il tombe de nouveau amoureux, et cette fois de Karoline, la fille du comte – objet évidemment inaccessible, à laquelle son oeuvre serait dédiée. Il se contentera donc d’amourettes avec des filles faciles. Il effectue également de courts séjours dans des villes autrichiennes de province (Salzbourg, Graz, Linz), mais c’est à Vienne qu’il s’impose.

Schubert compose tous les jours de six heures du matin à une heure de l’après-midi ; il a été calculé que dans toute sa (brève) vie, cela correspondit à trente mille heures de travail. « Je ne suis venu au monde que pour composer » , disait-il. Lorsqu’il compose, il s’enferme chez lui, oubliant de se laver, de s’habiller et de manger, se contentant de café et de tabac. Image de l’artiste romantique, seul et désespéré ? C’est un des contresens les plus grossiers et pourtant les plus courants à propos de Schubert.

Il n’était ni seul ni désespéré car, d’une part, son prestige allait croissant. D’autre part, il possédait de nombreux amis : écrivains (Grillparzer, Mayrhofer ou Senn), peintres (Moritz von Schwind), chanteurs (Vogl), dessinateurs (Schober) ou tout simplement fonctionnaires (Spaun). Amis qui, dans les moments de gêne, partageaient tout. Amis qui prirent l’habitude de se réunir, à Vienne ou à la campagne, pour des réunions où se jouait exclusivement de la musique de Schubert : ce sont les célèbres « schubertiades », qui révèlent sans doute un mode de vie bohème, mais sûrement pas une révolte sociale, car musique, soirées entre amis, libations et promenades dans la forêt sont parfaitement conformes aux goûts et aux habitudes autrichiennes et tout spécialement viennoises.

Dès 1822, alors qu’il avait vingt-cinq ans, les premiers symptômes de la maladie étaient apparus. Entrecoupée de rémissions, la syphilis va lentement miner Schubert. Même si ses dernières années sont celles de la gloire : les cycles comme Die schöne Müllerin (« la Belle Meunière ») ou Winterreise (« Voyage d’hiver ») portent à son sommet l’art du lied. Le 19 novembre 1828, il meurt, à moins de trente-deux ans.

Qu’a-t-il donc à nous dire, ce Schubert dont le génie (si l’on met à part les splendides partitions religieuses et les contestables opéras) s’est exprimé par le lied (il en composa six cents en tout), la musique de chambre et les oeuvres pour piano ? Sa musique est d’abord d’intimité. Il chante les grandes questions existentielles, éternelles – la vie, l’amour, la mort – mais sans chercher à délivrer un message philosophique. On est en droit de lui préférer la gloire baroque, la grâce de Mozart ou l’apocalypse selon Wagner. Mais il reste que lorsque le monde ressemble à un bateau ivre, Schubert offre une recette de bonheur. Il suffit alors de s’enfermer chez soi, de tirer les rideaux, et d’écouter Fischer-Dieskau chanter le Joueur de vielle : « Willst du zu meinen Liedern deine Leier dreh’n ? » : « Veux-tu sur mes chants tourner ta vielle ? »

Jean Sévillia

Mis à jour le 11 avril 2015