Ce que dit vraiment le Coran

Par  /  Catégorie : Religion
Sources :  (Edition du vendredi 13 novembre 2015)

Inspiré à Mahomet par Allah, selon la tradition musulmane, le livre sacré de l’islam a été fixé entre le VIIe et le VIIIe siècle. Mais selon les éditions et les traductions, on en trouve des interprétations différentes. Des chercheurs soumettent le texte à la critique historique.

Après les attentats du mois de janvier à Paris, comme au lendemain du 11 septembre 2001 à New York, les ventes du Coran se sont multipliées. Inquiets ou curieux, beaucoup cherchaient l’explication de ce déploiement de violence, ou au contraire sa condamnation, dans le livre sacré de l’islam. Sur les réseaux sociaux, les internautes s’envoient quotidiennement des citations du Coran à la figure, qui pour l’attaquer, qui pour le défendre. Querelle sans fin et sans arbitre, d’autant que la lecture de l’ouvrage, en soi ardue, exige des clés que tout le monde n’a pas. D’une traduction à l’autre et d’une édition à l’autre, le texte varie, son sens également, et plus encore les commentaires des spécialistes. Comment y voir clair ?
Selon la Sira, biographie officielle de Mahomet constituée par les témoignages de ses compagnons, celui-ci, né vers 570 à La Mecque, commence à recevoir des messages de l’au-delà vers 610. L’archange Gabriel lui serait apparu et lui aurait communiqué des paroles directement venues de Dieu, qui formeront les premiers versets du Coran. Après avoir en vain prêché ses compatriotes afin de les convertir au Dieu unique, Mahomet, mis en difficulté après la mort de sa femme, Khadija, une riche veuve qui le protégeait, doit quitter La Mecque et plus tard s’installer dans une oasis qui deviendra Médine. A partir de 622 – date de l’Hégire, le départ de La Mecque des compagnons de Mahomet, événement qui inaugure le calendrier musulman -, le prophète de l’islam devient le chef d’une communauté, l’oumma, qui vise à l’universalité. Les révélations qu’il continue de recevoir, consignées par ses proches, définissent désormais les règles auxquelles les croyants sont tenus. Après dix ans de guerre entre Médine et La Mecque, Mahomet entre en vainqueur, en 630, dans sa cité natale où les idoles polythéistes sont détruites. Deux ans plus tard, il meurt dans les bras d’Aïcha, la dernière de ses nombreuses épouses.
A la mort de Mahomet, les textes coraniques n’ont pas été établis de manière définitive. Selon la tradition musulmane, Abou Bakr, son premier successeur, aurait fait procéder à une première réunion de manuscrits. Vers 650, Osman (ou Othman), le troisième calife, aurait arrêté le texte définitif, l’aurait fait copier en faisant détruire les translations antérieures, de façon à ce qu’il n’existe plus qu’un seul Coran, indiscutable. L’historien Alfred-Louis de Prémare observe que les savants occidentaux n’acceptent pas cette version des faits, notamment en raison des contradictions dans les récits coraniques, mais aussi du fait que des manuscrits retrouvés à l’époque moderne attestent de la longue persistance de versions dissidentes du Coran (1).

Le manuscrit du Coran conservé à Istanbul, au musée Topkapi, remonterait au IXe siècle. C’est un des plus anciens, mais considéré comme sacré, il est pratiquement inaccessible aux chercheurs non-musulmans. D’autres versions anciennes se trouvent à Sanaa, au Yémen, à Tachkent, en Ouzbékistan, à Londres, au British Museum. La Bibliothèque nationale de France détient 70 feuillets d’un codex de 98 feuillets découvert au Caire au début du XIXe siècle. Sur la base de critères paléographiques et orthographiques, François Déroche, professeur au Collège de France, fait remonter ces fragments aux années 50 à 86 de l’Hégire, soit aux années 670 à 705 de notre ère (2). L’analyse au carbone 14 d’un manuscrit du Coran conservé depuis 1864 à l’université de Tübingen, en Allemagne, a permis de dater le parchemin d’entre 649 et 675 après Jésus-Christ, de même qu’elle a permis de dater une autre version manuscrite, découverte en 2015 dans les archives de l’université de Birmingham, en Angleterre, d’entre 568 et 645 de notre ère. Certains chercheurs, toutefois, ont fait valoir que ce n’est pas l’encre qui a été datée mais le support, qui a pu être lavé et réutilisé… En l’absence de certitudes, Alfred-Louis de Prémare conclut que la constitution du Coran a été le résultat d’une élaboration progressive qui s’est étalée entre le VIIe et le VIIIe siècle.
Formellement, le texte se présente sous la forme de 114 chapitres, appelés sourates, de longueur inégale, eux-mêmes composés de plus de 6 000 versets. Avant d’être transcrit, le texte a vraisemblablement été mémorisé par les compagnons de Mahomet. Le mot Coran vient d’un mot arabe qui signifie tout à la fois rassembler ce qui est épars, lire, réciter, déclamer : d’emblée, le Coran était destiné à la proclamation publique. Dans les mosquées, il n’est pas récité mais psalmodié. A l’oral, ce texte doit être restitué par les musulmans tel qu’il a été prononcé par Mahomet. Toute une science coranique s’intéresse par conséquent aux variantes de lecture, à la prononciation, aux tournures des mots, à l’intonation, à la rythmique. Pour la même raison, certains courants rigoristes estiment que le Coran ne peut et ne doit pas être traduit de l’arabe.
Traduit, il l’est pourtant depuis l’origine. En français existe aujourd’hui une vingtaine de traductions qui font référence. Malek Chebel, auteur d’une traduction parue en 2009, souligne cependant qu’« on ne traduit pas le Coran comme une oeuvre profane, on en interprète seulement les idées, on cherche à les comprendre et, si besoin est, à les restituer aux lecteurs d’une autre langue ». Remarque précédée de cet aveu : « Tous ceux qui maîtrisent la langue arabe savent qu’il est extrêmement difficile de comprendre le Coran (3). »
Difficile, le Coran ? Les sourates ne sont en effet ni thématiques ni chronologiques par rapport à la vie de Mahomet. L’exégèse islamique distingue deux sources dans le livre. En premier lieu les sourates mecquoises, inspirées avant l’Hégire, centrées sur l’unicité de Dieu, les devoirs du croyant, notamment les cinq piliers de l’islam – profession de foi (chahada), prières (salat), aumône (zakat), jeûne (ramadan) et pèlerinage (hadj) -, les récits des prophètes, la description du châtiment encouru par ceux qui refusent de croire. En second lieu les sourates médinoises, postérieures à l’Hégire, et dont l’orientation est politique, sociale et législative.
Pour les musulmans, à l’exception des titres des sourates, le texte reprend les propres mots d’Allah révélés à Mahomet. Parole de Dieu, le livre sacré est donc regardé comme incréé, éternel et inimitable. « Le Coran, écrit Malek Chebel, est le compagnon fétiche du musulman, celui de ses heures sombres, son talisman contre le mauvais oeil, son philtre magique, son baume protecteur (4). »
L’islamologue Régis Blachère, à qui l’on devait une édition critique et une tentative de reclassement des sourates dans l’ordre chronologique de leur inspiration, soulignait naguère le « désarroi » du lecteur occidental face au Coran. C’est un livre rempli de violences et d’anathèmes, par exemple, mais qui contient aussi des versets pacifiques. Selon les théologiens musulmans, il ne peut pas y avoir de contradictions dans le livre sacré : quand deux versets se contredisent, le verset antérieur est abrogé par le verset postérieur. Le problème, selon Marie-Thérèse Urvoy, professeur d’islamologie à l’Institut catholique de Toulouse, est que abrogeant et abrogé sont conservés avec le même statut dans le texte définitif, et que le Coran n’est pas classé chronologiquement (5). Les spécialistes occidentaux soulignent notamment que les versets interdisant le meurtre et prônant la tolérance religieuse avec juifs et chrétiens ont été abrogés par un verset qui commande de tuer tous ceux qui associent un autre être au culte du Dieu unique, à moins qu’ils n’acceptent un statut de soumission pour échapper à la mort (Coran, IX-5). Cependant d’autres exégètes musulmans contestent qu’il y ait eu abrogation des versets initiaux…

Pour compliquer la chose, l’islam possède une deuxième grande source, les hadiths, relation des actes et paroles de Mahomet et de ses compagnons, qui constituent la matière de la Sunna (la Tradition), laquelle a force de loi. Professeur de philosophie médiévale chrétienne, juive et arabe, Rémi Brague observe ainsi que le hadith qui distingue le petit djihad, le combat par les armes contre les impies, et le grand djihad, le combat spirituel contre ses propres passions, ne figure dans aucun des recueils classiques du sunnisme, courant majoritaire de l’islam, et n’est attesté que chez certains mystiques soufis, suspects aux yeux de l’islam dogmatique (6).
La question est d’autant plus délicate que l’islam ne dispose d’aucune instance autorisée qui pourrait définir une orthodoxie : en l’absence d’un magistère religieux universellement reconnu par les musulmans, on obtient, selon les courants, des lectures différentes du Coran, qui débouchent ainsi sur des interprétations divergentes de la charia ou du djihad.
Certains aimeraient reprendre la tradition mutazilite, école théologique musulmane présente dès le IXe siècle, pour qui Dieu a laissé aux hommes la puissance d’agir librement et pour qui le Coran a été créé, ce qui signifie que le livre sacré est distinct de Dieu. Mais dans les pays de culture musulmane, ces voix sont étouffées. La nébuleuse des défenseurs d’un « islam des Lumières » (Malek Chebel, Rachid Benzine, Abdennour Bidar…) est d’ailleurs formée d’auteurs vivant en Occident et écrivant pour des Occidentaux.
Depuis une trentaine d’années, une nouvelle génération de chercheurs, alliant des disciplines comme l’histoire, l’archéologie, l’épigraphie, la philologie, l’exégèse coranique ou l’histoire comparée des religions, scrutent les sources de l’islam, mais aussi les textes grecs, syriaques et juifs de l’époque. Biographe de Mahomet, Olivier Hanne souligne que « ces travaux universitaires ont ouvert de multiples perspectives sur le personnage de Mahomet et la constitution du Coran, élargissant un peu plus le fossé entre les hypothèses de la science moderne et les convictions des croyants » (7). Et cet historien de remarquer qu’un tel hiatus n’a eu d’équivalent qu’au XIXe siècle, lorsque la critique s’est attaquée à la Bible… Réforme théologique, travail scientifique de recherche historico-critique : l’islam y est-il prêt ?

Jean Sévillia

(1) Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l’islam, Seuil, 2002.

(2) François Déroche, Le Coran, PUF, 2009.

(3) Malek Chebel, Le Coran et Dictionnaire encyclopédique du Coran, Fayard, 2009.

(4) Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l’islam, Plon, 2004.

(5) Marie-Thérèse Urvoy avec Louis Garcia, Entretiens sur l’islam, Docteur angélique, 2015.

(6) Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Flammarion, 2008.

(7) Olivier Hanne, Mahomet, Belin, 2013.

Mis à jour le 1 décembre 2015